Ça s'est passé cette semaine dans l'immeuble de Marianne. Sur un bord de la cage d'ascenseur, une main anonyme a chaudement vêtu Mme Royal pour le reste de ce faux hiver et de cette pré-campagne présidentielle qui hélas, par bouffées, sent déjà quelquefois le pâté avarié. S'inspirant de la forte créativité lexicale montrée par la patronne de Charentes-Poitou lors de son RTT exotique en Chine, l'insolent (e) a tracé : « Ségo, la connitude ». Le coupable ne s'est pas dénoncé d'autant que personne ne le lui demandait. Mais à la rédaction, un trouble s'est installé : « y aurait-il de la part de certains, y compris des confrères, acharnement sur la candidate ou pire, sur la femme ? » D'acharnement, le Petit Robert donne la définition suivante : « ardeur furieuse et opiniâtre dans la lutte, la poursuite, l'effort ». Cela correspond-il à l'attitude des médias français à l'égard de l'ex-chouchoute des sondages ? Dame Royal le croit ou du moins l'affirme, comme jeudi soir (1er février) à Grenoble pour le dernier des ses « débats participatifs ».
Donc si l'on comprend bien, dans un joli mouvement collectif digne des envolées de nos trois-quarts et arrières de légende, la classe médiatique se serait ruée toutes dents dehors sur une victime surtout coupable, nous explique-t-on, de ne pas lui flatter le museau, comme le fait si bien le petit Nicolas. Plumitifs, porteurs de micro, chroniqueurs et rédacteurs en chefs de tous acabits seraient-ils donc si dupes (ou complices flattés) de l'attention, millimétrée et roublarde, que leur témoigne le patron de l'UMP? L'affirmer d'un bloc peut sembler passablement injurieux pour les intéressés mais pas forcément illégitime, nos professionnels de la profession (celle d'informer) n'ayant pas vocation à échapper au regard critique dont eux-mêmes se prévalent.
Sauf que ce bel unanimisme pro-Sarkozy, pendant de l'acharnement anti-Royal, ne fait pas toujours évidence. Pour preuve, l'ample écho donné aux révélations du Canard Enchaîné sur les enquêtes pour le moins perturbantes conduites par les RG (et autres ?) sur la candidate ou son entourage. Pour preuve encore les interrogations régulières, récurrentes, sur la confusion des genres, des fonctions et, semble-t-il (malgré les démentis), des fonds, entourant le pétaradant début de campagne du toujours ministre de l'Intérieur.
Rien de comparable, insistent pourtant certains, avec le traitement au kärcher infligée à la dame en blanc. C'est bien simple : avant même d'ouvrir la bouche, cette dernière aurait été l'objet d'un procès en incompétence, fondé sur les seuls préjugés-politiques, intellectuels et théoriques-de ses procureurs. Hypothèse loin d'être absurde, à cette nuance près qu'en l'ouvrant finalement, dame Royal, n'a rien fait pour réduire au silence ces accusateurs de mauvaise foi. Car, comme l'explique Marianne ce samedi 3 février, bourdes il y eut et mauvaise campagne il y a. Ne revenons pas sur ses déclarations à géométrie variable concernant l'utilité, ou l'injustice, du mur séparant Israël des territoires occupés. Que dire du satisfecit donné à la justice chinoise, « plus rapide que la nôtre » ? Qu'en gravité, il vaut largement les oublis de ministre de l'Intérieur lors de ses propres déplacements dans l'Empire du Milieu où il s'est bien gardé d'embêter les autorités chinoises avec les questions qui fâchent. Que penser du « piège corse » tendu par un « comique » (il vous fait rire ?), qui estime que tout est bon du moment que cela accroît sa notoriété et donc son compte en banque, probablement déjà copieusement garni ? En réalité, pensons-nous, rien d'accablant sur l'idée, émise avec un léger rire de gorge, qu'une majorité de Français ne seraient pas mécontents si la Corse devenait indépendante. Somme toute, on a le droit, y compris la candidate, de ne pas ignorer l'irritation de nombreux citoyens (et peut-être surtout des Corses eux-mêmes) sur le sujet… surtout si cela ne porte pas à conséquence.
Ce n'est pas la liberté de parole de Ségolène Royal à propos de l'île qui fait problème. C'est sa parole même. L'ex-conseillère de François Mitterrand n'a visiblement pas encore pris la mesure de sa nouvelle stature : candidate à la fonction suprême. La méthode pour y parvenir peut, et d'ailleurs doit changer comme change l'époque. Mais l'enjeu reste le même et devrait inciter à la prudence absolue. Le patron du Parti socialiste peut éventuellement s'ouvrir de ses jugements plus ou moins sérieux et fantaisistes au chef d'un parti souverainiste québécois. Pas la possiblement future locataire de l'Elysée, à moins de partager avec lui une intimité très ancienne et sans risque, ce qui n'était manifestement pas le cas.
Prétendre du coup que Mme Royal n'aurait pas le sens de l'Etat relève sans doute de « l'acharnement » sans nuance n'ayant comme seul véritable objectif que de la « tuer ». Ce qui est le rôle de ses rivaux mais pas d'une presse sans autre parti que celui de ses lecteurs. Ceux-ci ont en revanche droit à tous les éclairages et tant pis si la lumière déforme plus que prévu. Ségolène Royal n'est condamnée à rien d'autre que de se montrer à la hauteur des valeurs annoncées et que beaucoup partagent dans le « pays réel ». Et ce n'est pas un complot des médias, pour autant qu'il existe, qui peut vraiment l'en empêcher.