Alerte à l’euro. Villepin, qui n’est pas candidat, est parti en guerre contre «l’euro fort». Avec quelques arguments. En quatre ans, le dollar s’est dévalué de 50% par rapport à la monnaie unique européenne. Cela explique une partie (seulement) des difficultés d’Airbus. Le constructeur aéronautique n’en peut plus de lutter avec des coûts en euro, contre Boeing qui construit en dollar, les deux vendant leurs appareils en monnaie américaine. La conséquence devrait en être la recherche de sous-traitants en «zone dollar» c’est-à-dire partout sauf en Europe, au détriment des industriels allemands, français, espagnols. Villepin semble prêcher dans le désert politique. Le « patriotisme économique » n’a pas été repris dans le programme de l’UMP. Dans lequel on ne retrouve pas non plus les accents anti-européens de Nicolas Sarkozy dans les discours d’Agen et de Périgueux. Fini les envolées, inspirées d’Henri Gaino, sur la nécessaire redéfinition des missions de la Banque centrale européenne, ou sur un gouvernement économique européen. A gauche, on cherche vainement les déclarations de Ségolène Royale sur la question du niveau de l’euro, ou sur celui des taux d’intérêts de la BCE. On aimerait pourtant qu’on nous explique « l’Europe économique et sociale par la preuve ».
D’autant qu’il y a urgence. Notre confrère Eric Le Boucher, dans Le Monde de ce week-end, tire la sonnette d’alarme : « l’industrie française perd pied ». Les chiffres lui donnent raison : depuis 2001, la production industrielle n’augmente pratiquement plus. « C’est la faute aux 35 heures », assène Le Boucher. C’est peut-être un peu vrai. Mais les 35 heures explique-t-elle que depuis 2001, l’investissement dans ce secteur est lui aussi à zéro, alors qu’il avait bondi pendant la période 1998-2000, en pleine mise en place de la RTT ?
La vulgate du journalisme économique, sur le sujet de l’euro, cite volontiers les exemples allemands et espagnols. Le premier est champion du monde des exportations. Le second est champion de la croissance. Les deux avec l’euro. Ce serait la preuve qu’il n’y a rien à reprocher à Jean-Claude Trichet, et tout à réformer en France. Mais :
1- L’Allemagne a, patiemment et avec constance, pratiqué la désinflation compétitive. En cinq ans, elle a réduit à zéro le différentiel de coûts salariaux avec la France qui était de 15%. Et les entreprises ont continué à investir. Le prix de cette stratégie de conquête des parts de marché mondiales, ce sont les salariés, et les chômeurs, allemands qui l’ont payé. Le résultat : la consommation a longtemps stagné outre-Rhin
2- Les Espagnols ont profité de l’euro et de l’Europe. Les fonds structurels ont représenté 1% de croissance en plus pendant plus de 10 ans. Cela a aidé l’Espagne à rattraper son retard et à s’équiper. Et avec des taux de 2% de la BCE, quand l’inflation était de plus de 3%, il valait mieux emprunter de l’argent pour investir que d’épargner. Là aussi, on a calculé que les taux négatifs valait à l’Espagne 0,5% de croissance supplémentaire. Le Monde (toujours lui) d'hier nous explique qu’un économiste espagnol a calculé que l’immigration de 3 millions de personnes depuis 2000 aurait été à l’origine de la moitié de la croissance espagnole (3,6% par an).
3- La France, elle, a déjà expérimenté l’immigration. Le pays qui a fermé ses portes à l’immigration de travail en 1975 demeure celui qui abrite la plus forte proportion d’étrangers, ou d’origine étrangère. Malgré des ouvertures limitées et nécessaires, c’est un instrument de politique économique désormais hors de sa portée. Elle a aussi pratiqué la désinflation compétitive, sous les gouvernements Bérégovoy, avec Jean-Claude Trichet aux manettes. Là encore cet instrument ne peut servir qu’une fois. Qui peut sérieusement expliquer aux électeurs qu'il faut aujourd’hui plus de chômage de masse, moins de salaires, plus de précarité ?
Conclusion : si Villepin ne se présente pas à la présidentielle, il faudra bien que le débat sur l’Europe économique, ses buts et ses moyens, soit présent dans le débat politique.