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Une nouvelle science médiatique : la Sarkologie (1)

Par Luc de Goustine, écrivain et journaliste. Décrire les faits et gestes du Président est devenu un marronnier incontournable. Mais il est presque aussi difficile de saisir la logique de l'action présidentielle.



Comprendre Sarkozy ?
Pour les deux tiers de la presse et des médias qui débordent de complaisance envers le sujet, ou pour un petit reste, obstinément fidèle à la mission de déchiffrer tant bien que mal les événements, la sarkologie est devenue un exercice ingrat par excès. En dépit qu’il en ait, chaque journaliste est jugé sur sa dextérité à s’acquitter du marronnier incontournable : jour après jour, vaticiner sur les discours, faits et gestes du président Nicolas.

Ce faisant, le cartésianisme - de notre beau pays la coquette parure - est mis cruellement à l’épreuve. Rien n’a préparé les analystes aux frustrations qui les guettent quand ils tentent d’appliquer une grille de rationalité à la geste sarkozienne. En effet, parvenu au sommet de l’État, le maire de Neuilly s’avère un politique provoquant et paradoxal, que certains créditent de l’invention géniale d’un nouveau mode de gouvernance, uniquement fondé sur la communication médiatique. Sans aller si loin (il y a belle lurette que les étranges lucarnes pèsent sur l’opinion), il faut avouer que les effets de surprise et contre-pieds, le staccato des messages et la saturation des canaux, aboutissent à imposer de l’homme une image d’autant plus obsessionnelle qu’elle devient finalement indiscernable…

L'impuissance du commentateur

Comme les avions de combat furtifs qui défient les radars par leur simple esthétique, le cours de sa pensée et de son action présentent des configurations aux angles et contours si instables qu’elles ne peuvent être homologuées et se dérobe aux classifications. Faute d’avoir accouché cet ectoplasme d’un discours politique cohérent et de crainte de paraître répétitivement caricatural, le commentateur finit par baisser les bras : sauf à se faire l’écho du service de presse de l’Élysée, il avoue son impuissance à démêler l’écheveau des vérités contradictoires de ce chef d’État fantôme, ce colibri toujours vibrionnant et globalement insaisissable, auquel l’esprit critique, même de ses adversaires, ne peut s’opposer qu’à l’aveugle. On ne peut être à son égard que courtisan, ou paranoïaque…
A mesure que le temps passe, la tentation grandit de s’en désintéresser complètement.

Mais comment renoncer à cerner la manière inquiétante dont il domine et asservit le paysage national ? Après tout, s’il n’y a rien à comprendre à Sarkozy et s’il faut renoncer à la « quête du sens », il reste à l’observer comme phénomène, voire comme faux-semblant.

Quand le bourgeois maire de Neuilly cultive l'accent canaille

Extrayons une première intuition de l’entrevue accordée par le candidat à des associations de Nanterre, dont des extraits sonores se sont retrouvés sur Internet. La surprise vient d’abord de la permutation des rôles entre l’homme politique et les militants sociaux : ces jeunes gens des quartiers « difficiles » parlent un français délié, classique ; le bourgeois maire de Neuilly cultive l’accent canaille, lance des phrases tronquées, des affirmations brutales qui récusent la nuance ou l’objection et les combattent avant qu’elles ne soient formulées. Et voici que l’homme s’en explique sans y être convié, déversant une sorte de bouillie verbale dont il faut attendre les dernières louches pour saisir l’intention : « Moi, je viens du public », dit-il… On s’interroge : vient-il de l’enseignement public opposé au privé ? Ou du secteur public, de la fonction publique, comme lieu de la pleine citoyenneté et du service ? Non, il ajoute : « Je viens d’en bas, du public… » On ne sait pas encore comment prendre la situation décrite quand il précise : « Moi, j’étais dans la salle et eux en haut ; ils voulaient pas de moi, mais je suis monté sur scène, malgré eux… ». Voilà l’espace sarkozien dessiné : la salle et la scène. Il était en bas, jeune homme pauvre, zonard, interdit de monter sur les planches où brillent les stars, et voilà qu’il a réussi tout seul, ce faubourien, et qu’il exhibe là-haut sa dégaine populaire. Et ce mythe, ce psychodrame de success story fabriqué par le bourgeois de Neuilly judéo-magyar, voilà qu’il l’expose dans un sabir régressif à de jeunes citoyens de Nanterre qui s’adressaient à lui dans le français de Racine et de Flaubert.

Le travestissement par le studio

« J’ai changé », disait-il à l’époque. Certes, le candidat avait changé son « rôle de composition » sociale, cru bon de faire semblant de repartir d’en bas, plus populo que le peuple, dans l’idée de se faire par lui hisser sur le pavois. Mais ce travestissement n’est pas essentiel pour nous ici, ce qui l’est, c’est l’espace de jeu où il s’insère : ni la rue, ni l’usine, ni l’espace politique de la cité, mais la salle de spectacle, le studio, l’écran de la Star’Ac par où le bonhomme prétend avoir remporté le droit de « sortir du public » pour s’offrir aux regards.
Car désormais, tout est spectacle et devra être composé, recomposé comme tel. La vie, dite « privée », ne l’est que nommément, depuis longtemps que l’homme public a pris femme dans le sérail audiovisuel – on dirait même : a pris SA femme à l’homo televisualis par excellence, celui qui hante les chaumières des familles le dimanche et occupe à lui seul les trois quarts de l’écran. L’idylle conjugale, désormais inséparable de ses effets publiques, se conformera jusqu’à la nausée aux critères de « pipolisation » maximale dont on a pu recenser les épisodes jusqu’à la rupture. La comédie des bouderies de Cécilia devant l’urne, puis le soir même de l’élection, le rôle supplétif joué par ses gamines de belles-filles dans le carrosse présidentiel – entorse dérisoire à la solennité de l’élection républicaine. Les bourdes volontaires continuent avec l’épopée vaudevillesque auprès du tyran de Lybie, l’indélicatesse de la carte de crédit, le lapin arrogant posé à la partie de campagne du Président français avec Georges Bush pour l’urgence de s’offrir une cure de shopping, enfin les confidences très travaillées de l’épouse en partance dont on apprend que le divorce est négocié depuis longtemps, et qui sera remplacée dans l’année par une vraie pro du showbiz aguerrie par divers exploits de même acabit.

Une quête de sens impossible

Chercher un sens, même impudiquement sentimental, à cette kyrielle de pataquès est absurde : tout est composition, certes pas vu de loin selon un scénario planifié, mais ajusté à mesure, comme par une série de coups de boule aux nécessités d’occuper la scène. Des as du ping-pong. Tous ont noté (que ce type de constat soit dressé publiquement chez nous n’est pas un réconfort) que la révélation de la liaison Carla Brunie avait utilement « fait oublier » les camouflets de la visite de Kadhafi. Mais supposer derrière ces manipulations un degré quelconque de rationalité est en vérité contraire au mode de fonctionnement du personnage. Nous sommes avec lui loin de Machiavel ou Clausewitz : il n’a rien du joueur d’échecs, c’est un tire-laine de place public, un badaud de l’instant, sans aucune réflexion mais doué de bons réflexes, un joueur de mourre ou de passe-passe, qui n’a qu’un tour à la fois dans son sac, une seule main derrière le dos, dans l’illusion d’avoir toujours une intuition d’avance sur l’éphémère et un parfait mépris du prochain coup.
Aux niais et aux thuriféraires de rechercher ou restituer une suite logique à ce qui n’en a pas par choix et par tactique. Sarkozy joue. A la manière du psychiatre qui, dans le roman américain The Dice Man (1), a choisi de ne plus poser d’acte qu’il n’ait d’abord tiré au dé entre plusieurs possibles. Mais le Français dispose à chaque instant d’une liste enrichie, incluant au milieu de fantasmes personnels tous les fonds de tiroir de la conscience et de l’expérience française. Vaste enfer où attendent les plans et les projets inaboutis que le petit homme se targue d’accomplir. Les pires et les meilleurs. Des régressions sociales jusqu’ici refusées par le peuple ou éludées par la prudence sociale-démocrate aux libéralisations et déréglementations souhaitées par les patrons du Medef. Paresseux consensus au fatalités européistes, atlantisme bêlant, complaisances pro-israëliennes, xénophobies petites-bourgeoises, patriotisme rétréci par la peur. Le tout entremêlé à de pauvres résidus, moisis à force d’oubli, de ce que l’on appelait une « certaine idée de la France » et son exemplarité parmi les nations, voire sa vocation judéo-chrétienne. Et pour opérer des tris rapides dans cette grande salade, l’artiste a dans sa manche un conseiller ou un autre, Guaino ou Guéant, qui les lui apprêtent en discours et les lui aplatissent dans le double fond de son chapeau - à tirer d’une main leste, comme un lapin de foire… Voilà comment ça se passe en vérité : pas dans la cohérence du développement d’un dessein, fût-il égotiste ou cynique, mais comme un camelot sort les accessoires de sa valoche pour époustoufler la badaude, et ne manque jamais de barons dans la foule.

Le n'importe quoi envers n'importe qui sur la scène internationale
C’est pourquoi nous avons vu et verrons encore à la fortune du pot des bassesses atlantistes et du cocorico hexagonal, de la flagornerie et du mépris envers l’Afrique, des courbettes et d’inconscientes impertinences envers la Russie. Ce n’importe quoi envers n’importe qui induira le racornissement de la présence française, culturelle et militaire, dans le monde, mais le renforcement des contingents sous commandement de l’OTAN, des poses tiers-mondistes, écologistes, mondialistes ponctués de prêches au développement durable oubliées le soir même pour complaire au FMI, à l’OMC, à la BCE… Tout est prêt, à la demande américaine, pour commissionner un ministre Kouchner au Liban, en Syrie, en Irak, avec ou contre la Syrie, le Liban, l’Irak, pour la reconnaissance sans prudence du Kosovo, pour l’appui au dictateur du Pakistan sans enquête, pour le droit d’ingérence au Darfour et le devoir d’indigestion en Chine...

La suite demain


(1) The Dice Man, publié en 1971 par George Cockcroft sous le nom de Luke Rhinehart (en France, éd. du Seuil), devenu « livre culte » et vivement controversé pour apologie du viol, du meurtre et de l’expérimentation sexuelle, était curieusement présenté en anglais par le slogan "This book can change your life" - dont pourrait s’être directement inspiré Sarkozy.


Dimanche 06 Janvier 2008 - 00:04
Luc de Goustine
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Le rêve de Mafalda - 19/11/2007

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