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Un Brunisateur en vue à l'ElyséePar Nicolas Domenach. Carla Bruni-Sarkozy sortira son disque le 21 juillet prochain. Faut-il pour autant oublier quelle est l’épouse du président ?
©Montage SL
Elle n’enchante pas seulement «son» mari. Elle chante. Toujours. Mieux que jamais, mieux que dans son précédent album, nous assure Le Figaro - et en Une couleur ! - «Carla Bruni a atteint la maturité dans son prochain disque - écouté en exclusivité - une belle maturité», assure même le quotidien sarkozyste conservateur qui se fait l’agent actif de cette publicité très avancée (l’album sort le 21 juillet) et qui nous conjure de ne pas l’entendre avec des oreilles politiques. Il faudrait nous laisser prendre «par son écriture musicale et poétique». Nous devrions - Le Figaro nous le recommande ! - nous laisser bercer par ces mélodies et ces proclamations d’artiste libre qui revendique d’être «une enfant avec ses 40 ans et ses 30 amants». Nous devrions l’écouter avec bonheur, sentir sa passion pour le chef d’Etat de son cœur, avec ses mots qui sentent sa poudre : «c’est ma came, plus mortelle que l’héroïne afghane, plus dangereuse que la blanche colombienne». Au moins on ne pourra pas dire que l’ange blanc aura tout abdiqué de son identité de diable chanteresse. Sous ses airs de poupée de porcelaine fragile, elle préserve obstinément sa singularité artistique et rebelle, ses marges de liberté. Carla Bruni n’aurait pas disparu sous Sarkozy.
Mais jusqu’où l’artiste pourra-t-elle sauvegarder cette part créatrice ombrageuse, batifolante, musardière voire anarchiste qui a fait sa marque et son talent précédemment ? Carla Sarkozy ne s’appartient plus totalement. Il s’en faut. Elle est aussi - elle est d’abord ? - la Première Dame de France. «La présidente». L’épouse du président plus exactement, celle dont le statut n’existe pas mais qui correspond dans la tête des Français à une exigence impérieuse, à une histoire.
L'effet adoucissant d'un Brunisateur
On veut en être fier. Elle représente la nation, elle féminise le butor, elle dompte le dragon, elle civilise l’adolescent grossier, elle l’élève même en rabotant ses échardes, en arrondissant ses angles, en gommant son côté infantile, égotiste, brutal. Cette fonction d’adoucissante, cet effet Brunisateur, cette capacité de représentation, elle l’exerce plutôt bien avec une délicatesse appliquée de mannequin professionnel. Une top au top qui monte et descend parfaitement les escaliers du pouvoir et s’applique avec intelligence à interpréter un rôle décrit par les grands communicants de l’Elysée : Franck Louvrier, l’expert, Catherine Pégard, l’ex-grande plume du Point et Pierre Charron, Pierre Chaperon en fait qui surveille de très près le moindre de ses entrechats en politique comme la plus banale de ses interviews. Ce communicant malicieux qui a toujours su murmurer à l’oreille des stars en faveur de son ami Sarkozy, cet homme autrefois disgracié par Cécilia a même assisté à l’entretien avec le journaliste du Point comme le plus jovial mais aussi le plus vigilant des commissaires politiques. Il faut dire que la place de Carla est essentielle dans le plan de com’ de reconquête de l’opinion qui se déroule depuis deux mois maintenant. Sans trop de fausses notes même si le bastringue est assourdisant.
Pas de révérence irrévérencieuse devant la reine d’Angleterre ou devant les rois sans couronne de tous les continents, pas d’impair, passe et manque devant les notables de l’UMP qui sont tous tombés en pamoison devant elle comme des gros matous qu’elle caresse du regard et des mots. La classe politique ronronne ainsi que l’opinion, soulagée de se retrouver une reine qui puisse tenir tête au roi ou en tout cas le rendre plus présentable, plus accommodant, lui faire enlever les signes de grossièreté les plus évidents. Pour l’électorat le plus conservateur, ce ne serait donc plus la scandaleuse, c’est le charme discret de la bourgeoisie raffinée, mondialisée comme le devrait être leurs enfants. Elle est plus belle, moins dadame que Bernadette, moins revêche que Tati Danièle Mitterrand dont la revendication de liberté chardonnait, moins godiche qu’Anémone Giscard d’Etaing et moins popotte conservatrice que Tante Yvonne de Gaulle. Et elle chante !
«Mais» elle chante… C’est sa force irréductible et c’est sa faiblesse. Quand elle brandit sa guitare, comme les chanteurs folk hippies d’après 68, sa guitare drapeau qu’elle ne saurait laisser tomber, quand elle revendique l’expression libre de ses sentiments, Carla Bruni poursuit une voie pour le moins risquée. Pour l’instant, elle laisse les Français partagés. Près de la moitié voudrait qu’elle renonce à ce qu’elle veut, à sa musique et donc à ce qu’elle est. Comme Grace Kelly autrefois avait tourné le dos au cinéma, à sa carrière, à sa destinée propre pour son prince Rainier et pour son règne de Rocher. Carla Bruni n’est pas Grace Kelly, même s’il y a de l’homonymie des déclarations d’amour et des people en papier en commun. Elle se veut une femme moderne et lui un mari de son temps. Déjà divorcé deux fois, Sarkozy croit que la fonction présidentielle en solo comme en couple peut évoluer. Mais jusqu’où ? Les sondages déjà l’ont obligé à en rabattre, à se montrer moins exhibitionniste, presque plus modeste, en tout cas moins nouveau riche ostentatoire et davantage président. Or un chef d’Etat de droite - la provocation l’amuse sans doute puisqu’il n’aime guère sa famille politique - peut-il longtemps être accompagné d’une baladine qui fredonne sans crainte «qu’on me maudisse ou qu’on me damne, moi je m’en balance…» Toute proportion gardée, est-ce que Joan Baez aurait pu être (longtemps ou même un temps ?) la muse de George Bush ? Ou Marilyn Monroe la femme officielle de John Kennedy ? On peut être sûr au moins qu’il y aura des sacrées querelles de ménage entre Carla Bruni et Carla Sarkozy.
Mercredi 11 Juin 2008 - 11:49
Nicolas Domenach
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