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LES CHRONIQUEURS ASSOCIÉS

Schröder rappelle que la Géorgie a attaqué en premier

Ma semaine allemande par Edouard Husson

Édouard Husson, historien de l'Allemagne contemporaine, nous ramène des informations, des analyses et de anecdotes de son séjour allemand.



Edouard Husson - ©Mathieu Génon
Edouard Husson - ©Mathieu Génon
Samedi 16 août 2008
«L’union fait la force», «nos nations sont trop petites dans une économie mondialisée» etc. Des formules toutes faites dans la bouche de ceux qui vantent la forme actuelle de la coopération européenne. J’ai vécu hier un bon exemple d’inefficacité franco-allemande. J’étais en voiture avec des amis allemands et la voiture est tombée en panne près de Valenciennes ; une panne, un 15 août, ce serait presque cocasse si nous n’avions pas été confrontés à deux incompétences conjuguées. Pas moyen d’obtenir de la société d’assistance allemande et de son partenaire français une voiture de remplacement : la panne s’était produite à 13 heures et à 20 heures nous étions encore confrontés à ces joies du management moderne que sont le changement d’interlocuteur à chaque nouvel appel et le refus total d’assumer ses responsabilités, en l’occurrence aussi bien du côté allemand que du côté français («Que voulez-vous, Monsieur, nous attendons toujours le fax qu’ils doivent nous envoyer», formule entendue dans les deux langues, à plusieurs reprises). Le comique de la situation venait, entre autres choses, que durant l’interminable attente, notre sympathique et patient dépanneur, qui épuisait pour nous ses réserves de thé glacé et de petits biscuits, nous racontait son service militaire en Allemagne en 1968 et nous vantait la bonne organisation allemande, idéale pour discipliner les Français ! Bien loin de cette théorie, que l’on a entendue, en à peine plus élaboré depuis vingt-cinq ans, dans la bouche de presque tous nos dirigeants, nous avions la réalité de l’égale médiocrité des prestataires de service dans les deux pays, le côté français ne se distinguant que par l’accueil téléphonique en anglais, mondialisation oblige. La mondialisation comme uniformisation par le bas ?
Si j’ai désespéré quelques croyants de la supériorité du «modèle allemand», je ne les lâcherai pas sur une note aussi triste. Pour les consoler, je leur raconterai qu’à 20 heures nous avons appelé une autre société d’assistance allemande, qui nous a trouvé en 55 minutes, malgré l’heure tardive et le jour férié, une voiture de remplacement pour continuer notre route vers Brême.

Lundi 18 août 2008
Dans le journal Spiegel daté de ce jour, une longue interview de Gerhard Schröder. Il rappelle que la Géorgie a, la première, envoyé des troupes en Ossétie du Sud. Il laisse entendre qu’il trouve les États-Unis quelque peu légers d’avoir des conseillers militaires en Géorgie et d’y encourager une politique anti-russe. Il se réjouit de ce que la France et l’Allemagne aient bloqué ensemble le processus d’entrée de l’Ukraine et de la Géorgie dans l’OTAN. Il désamorce la rhétorique sur la «nouvelle guerre froide», selon laquelle, après la Géorgie viendrait le tour de l’Ukraine et des Pays Baltes. Et il inflige au passage un «pan sur le bec» aux journalistes du Spiegel, qui le traitent «d’employé de Gasprom» et auxquels il rappelle qu’il est en fait président du comité des actionnaires du consortium néerlando-germano-russe qui entreprend la construction d’un pipeline traversant la Baltique.
Bien des hommes politiques européens se sont insérés, après avoir quitté leurs fonctions, dans des réseaux économiques et financiers transatlantiques et personne n’y trouve à redire. Mais aujourd’hui encore, on baisse la voix quand on évoque la manière dont Schröder s’est «vendu aux Russes». Le Spiegel lui-même, malgré sa réputation d’indépendance d’esprit, est, depuis que Poutine est passé de mode en Occident, d’une russophobie affligeante.
Ancien conseiller en politique étrangère d’Helmut Kohl, Horst Teltschik est apparemment bien plus dans la ligne du Parti atlantiste que Gerhard Schröder : Teltschik a été président de Boeing Allemagne jusqu’en 2006 et préside l’annuelle Conférence sur la Sécurité de Munich. Or lui aussi a dénoncé la russophobie ambiante et demandé que l‘on «prenne au sérieux les soucis des Russes en matière de sécurité». Il propose un nouveau traité de sécurité paneuropéen, sur le modèle de la Conférence d’Helsinki (en 1975, l’URSS s’était engagée à respecter les droits de l’Homme en échange de la reconnaissance par les Occidentaux des frontières issues de la seconde Guerre mondiale). Et il propose à Madame Merkel de prendre modèle sur l’Ostpolitik de Willy Brandt !
Une prise de position de ce type, de la part de quelqu’un qui a été l’éminence grise du très atlantiste Helmut Kohl puis au Directoire de BMW confirme l’évolution profonde des milieux dirigeants allemands. Gerhard Schröder a toujours eu cinq ans d’avance sur le reste des élites allemandes et il est aujourd’hui rejoint par la majorité de la classe politique, au moins in petto. Schröder explique aussi au Spiegel que l’ère de l’hégémonie américaine est définitivement passée. Madame Merkel se ralliera en maugréant à ce point de vue vers 2013, si elle est encore chancelier.

Mardi 19 août 2008
Samedi prochain, les téléspectateurs de l’émission «Kulturzeit extra», sur la chaîne Sat 3, auront droit à un débat mené intégralement en latin par la ravissante Andrea Meier. Je propose que les sommets franco-allemands, désormais, soient aussi menés en latin. Il y a quelques années, lorsqu’elle avait eu la présidence tournante de l’Union, la Finlande avait, durant six mois, imposé le latin comme langue officielle de l’Union. Il avait fallu faire venir à Bruxelles, en catastrophe, des interprètes du Vatican. A présent, un regain d’intérêt pour le latin se manifeste en Allemagne, comme le montre l’augmentation du nombre de lycéens qui l’apprennent.

Mercredi 20 août 2008
Le sommet de l’OTAN, hier, confirme que Madame Merkel n’avait fait que gesticuler, dimanche dernier, lorsqu’elle avait proclamé le droit de la Géorgie à entrer dans l’OTAN. Les pays membres se sont contentés de condamner verbalement la contre-offensive russe contre la Géorgie.
En même temps, comment ne pas rêver d’une politique européenne qui revendique ouvertement les conséquences de ses propres principes ? Aucune politique européenne au service de la paix, pour rester fidèle à l’expérience terrible des deux guerres mondiales, ne pourra, à long terme, se faire au sein de l’OTAN.

Sommet de l'OTAN du 19 août 2008 - ©NATO
Sommet de l'OTAN du 19 août 2008 - ©NATO
Jeudi 21 août 2008
L’Allemagne commence à redouter une récession économique. En l’espace de quelques semaines, le climat a changé du tout au tout et l’on redoute la fin des années d’embellie. L’économiste Hans-Werner Sinn, directeur de l’IFO, institut d’analyse économique de Munich, propose un point de vue plus nuancé. Il pense que les réformes de Gerhard Schröder ont arrêté la série des augmentations régulières du chômage : 800.000 chômeurs de plus à chaque phase de récession depuis 1974. Depuis 2005, le nombre de chômeurs a baissé de 1,5 millions de personnes. La part de chômage apparemment incompressible est celle des personnes peu ou pas qualifiées. Développées dans une absence quasi-totale de protection européenne contre les asymétries de la mondialisation, la politique économique de Gerhard Schröder, continuée par le gouvernement de Grande Coalition a un coût social considérable. La prochaine récession ne verra pas d’augmentation du chômage, nous dit Hans-Werner Sinn ; mais elle éloignera un peu plus de la perspective du retour à l’emploi ceux qui y sont durablement installés.

Samedi 23 Août 2008 - 16:05
Edouard Husson
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