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LES CHRONIQUEURS ASSOCIÉS

Russie: l'insoutenable légèreté de l'Occident

Roland Hureaux pointe l'imprudence de la politique des dirigeants occidentaux à l'égard de la Russie. Cette grande puissance ne pouvait pas ne pas réagir à certaines initiatives malheureuses. Notre chroniqueur plaide en faveur d'une nécessaire modération vis à vis de la Russie.



(credit: Library of Congress via pingnews)
(credit: Library of Congress via pingnews)
Dès l’entrée des troupes russes en Géorgie, les Etats-Unis, après avoir émis de vigoureuses protestations, ce qui ne coûte rien, ont fait savoir qu’ils excluaient une riposte proprement militaire dans le Caucase. Vu de Moscou, c’est là le plus important. Les « sanctions » qu’envisage de prendre l’Europe occidentale, si dépendante de la Russie pour ses approvisionnements énergétiques, ne sauraient, en tout état de cause, avoir qu’un caractère symbolique.

De telles positions peuvent choquer. Elles ne devraient pas nous surprendre. Parmi les motifs qui poussèrent, en son temps, le général de Gaulle à construire une force de dissuasion indépendante, se trouvait sa conviction, maintes fois exprimée, qu’à partir du moment où l’URSS s’était dotée d’une force nucléaire, jamais les Etats-Unis ne risqueraient un affrontement direct avec une autre puissance nucléaire pour assurer la protection de l’Europe occidentale. C’est dans cette logique que Washington inventait, dès 1956, la théorie prudente de la « riposte graduée ». Et il était alors question de la protection de la France et de l’Allemagne, pas de la Lituanie et de la Géorgie !

L'imprudence des Etats-Unis

Ce qui surprend en revanche est que les Etats-Unis et certains de leurs alliés aient, depuis plusieurs années laissé croire si inconsidérément aux petits pays d’Europe de l’Est, les anciennes démocraties populaires aussi bien que les ex-républiques soviétiques, qu’ils leur apportaient une garantie si sérieuse de sécurité qu’ils pouvaient se risquer à provoquer allègrement leur grand voisin russe.

Non seulement les Etats-Unis, malgré les réticences de la France et de l’Allemagne, ont poussé à l’entrée de l’Ukraine et de la Géorgie dans l’OTAN, mais ils ont apporté une assistance militaire importante à la Géorgie, contribuant même à ce qu’il semble, au travers de la fourniture d’un armement ultramoderne et de quelques centaines d’instructeurs, à préparer l’imprudent coup de force du président Saakatchvili contre l’Ossétie du Sud. Comment ce dernier n’aurait-il pas été convaincu, au vu d’un appui technique aussi sensationnel, que les Américains enverraient des troupes pour le soutenir ? Avec autant de légèreté, l’Ukraine menace d’exclure les Russes de la base navale de Sébastopol.

Accepter sur leur sol des éléments du bouclier antimissile américain, dont on aura du mal à faire comprendre aux Russes qu’il n’est pas dirigé contre eux, est tout aussi aventuré de la part de la Pologne et de la Bohême, alors même que l’OTAN ne comporte aucune obligation de solidarité militaire en cas d’agression.

Tout à leur rêve américain, ces pays ont dans la période récente réécrit l’histoire des années trente de manière fantasmagorique. A les en croire, les Etats-Unis auraient volé à leur secours en 1939, en 1956, en 1968 ou en 1981 ! Forts de cette protection supposée, ils croient pouvoir narguer non seulement la Russie mais l’Union européenne (à qui on ne s’est jamais soucié de demander son aval pour recevoir le bouclier antimissile). Certes la France et la Grande-Bretagne ne s’illustrèrent pas en 1938 pour défendre la Tchécoslovaquie et n’eurent pas non plus la stratégie la plus avisée pour protéger la Pologne (1). Mais enfin, la France a risqué son existence en faisant jouer la solidarité avec celle-ci. Les Etats-Unis, eux, faut-il encore le rappeler ? ne bougèrent que deux ans plus tard, à la suite de l’attaque de Pearl Harbour, pour ensuite les lâcher à Yalta. Quelle que soit la détermination du président Reagan ( beaucoup plus prudent que Bush, père et fils, dans ses engagements militaires), c’est d’abord à leurs propres efforts que les Polonais, les Tchèques - et les Russes eux-mêmes (2) - doivent d’avoir secoué le joug du communisme.

Qui parle de Munich ?

Tous ceux qui aujourd’hui évoquent Munich à tort et à travers, devraient en outre se souvenir qu’une des grandes leçons des années trente est qu’on ne bafoue pas ou ne laisse pas bafouer impunément le droit international. Même si les conséquences funestes d’une rupture de l’ordre juridique n’apparaissent pas immédiatement, toute entorse ouvre la boite de Pandore. Or qui ne se souvent de l’euphorie avec laquelle Américains et Européens l’ont piétiné, au nom des droits de l’homme, en agressant la Serbie en 1999 puis, plus récemment en reconnaissant l’ indépendance du Kosovo. Le consensus des grandes démocraties, disait-on avec une inconcevable légèreté, vaut toutes les résolutions du Conseil de sécurité ! Il est douteux que le reste du monde l’ait vu de cette façon. Moscou en tous cas n’a pas oublié. Les avertissements pourtant clairs par lesquels la Russie a signifié que la reconnaissance du Kosovo constituait un affront grave à son égard (3), ont été négligés. En Géorgie, où elle viole à son tour le droit international (mais ni plus ni moins que nous au Kosovo), elle nous rend la monnaie de notre pièce. La pente est assurément dangereuse.

La nouvelle politique du « cordon sanitaire » signifiée par un élargissement indéfini de l’OTAN vers l’Est était doublement absurde. Elle négligeait le fait pourtant capital que depuis 1990 la Russie ne cherchait plus à exporter aucune idéologie. Elle promettait aux pays concernés un appui qu’en réalité, dès le départ, aucun Occidental n’était prêt à apporter.


La nécessaire modération

Doit-on aujourd’hui se contenter de contempler le désastre ? Il est des imprudences qui ne se rattrapent guère : on peut craindre que celles qui ont été commises dans les Balkans en fassent partie. Mais les « Occidentaux » (on se demande à quoi correspond encore cette expression depuis la chute du communisme ! ) doivent aujourd’hui clairement admettre que la paix en Europe ne proviendra pas de l’écrasement d’un camp , si camp il y a, par un autre, par une réduction de la Russie à l’état de pays de seconde zone, ce que l’immense espace dont elle dispose interdit de toutes les façons , à moins d’y rappeler les Tartares.

La paix en Europe ne proviendra que d’un compromis fondé sur la modération, la reconnaissance du partenaire et un minimum d’égards pour ses préoccupations.

Peut-être même faudrait-il passer de nouveaux accords d’Helsinki. Sur quelles bases ? Sans doute l’intangibilité des frontières, ce qui supposerait qu’on ne reconnaisse, si c’est encore possible, ni le Kossovo, ni l’Abkhazie (ni demain la Flandre !). Il faut aussi s’interroger sur l’avenir de l’OTAN qui de fait protège si peu et, ressentie comme une menace par les Russes, n’est plus pour ses membres européens qu’un moyen de les contrôler. La Russie n’a sans doute pas le droit d’attenter à la souveraineté de ses voisins, anciennes républiques soviétiques comprises. Mais pas plus que la France ne supporterait que quelque puissance lointaine vienne exciter la Belgique ou le Luxembourg contre elle, on peut comprendre qu’elle exige d’eux en échange une certaine neutralité. Qu’elle ne souhaite pas que la Géorgie, pays natal de Joseph Staline ou l’Ukraine, berceau historique de la Russie, lui deviennent antagonistes, est après tout compréhensible. A des degrés divers, que cela leur plaise ou non, la sécurité des pays de l’Europe centrale et orientale - et celle de l’Europe en général - passe par une forme ou une autre de modération vis-à-vis du grand voisin de l’Est.


1. Mais au moins n’avaient-ils pas encouragé ces pays à provoquer l’Allemagne !
2. Et les Afghans !
3. La Russie pouvait estimer être impliquée dans les Balkans à un double titre : comme protecteur traditionnel des Chrétiens orthodoxes et comme membre permanent du Conseil de sécurité.

Samedi 30 Août 2008 - 10:15
Roland Hureaux
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