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Revivrons-nous toujours la même histoire ?

Par Alain Lefebvre, Expert en relations du travail. Vit à Stockholm. Dernier ouvrage paru : «Faut-il brûler le modèle social français ?», aux éditions du Seuil.
Avec « la rupture tranquille » et « l´ordre juste », on sent qu´on est à mille lieux de « la force tranquille » ou « la fracture sociale », non ? C´est pathologique, cette tendance naturelle à reproduire les erreurs du passé.



J´en suis donc pratiquement tombé de ma chaise lorsque Ségolène Royal a annoncé une grande loi pour lutter contre la violence envers les femmes…

Les primaires du PS viennent de se terminer, les primaires de l´UMP vont bientôt être arrangées, Noël arrive, et je me sens un peu étranger dans mon pays. Ce doit être toutes ces années dans les pays nordiques, cela me perturbe…

Les extrêmes, gauche et droite, progressent régulièrement, à se demander si l´on ne va pas avoir un second tour Le Pen-Besancenot, encore que l´extrême gauche soit bien loin de se mettre d´accord sur quiconque. Cela pourrait inciter les candidats des principaux partis à se rendre compte qu´il faut un peu changer leur méthode, n´est ce pas ?

Bien sûr, on voit dans les déclarations des candidats PS et UMP la volonté de montrer qu´ils sont différents, qu´ils gouverneront autrement, à tel point qu´on pourrait presque oublier qu´ils ont été dans pratiquement tous les gouvernements de leurs partis depuis 15 à 20 ans. Mais il faut dire qu´avec « la rupture tranquille » et « l´ordre juste », on sent qu´on est à mille lieux de « la force tranquille » ou « la fracture sociale », non ?

C´est pathologique, cette tendance naturelle à reproduire les erreurs du passé. Aussi suicidaire que si les candidats annonçaient qu´aussitôt élus, ils vont faire une grande loi, ou un plan, ou même créer une agence, ce que les gouvernements récents nous ont pondu joyeusement pour nous épater, faute de réellement agir et faire ce pourquoi ils sont payés.

J´en suis donc pratiquement tombé de ma chaise lorsque Ségolène Royal a annoncé une grande loi pour lutter contre la violence envers les femmes…Rappelons que la droite, grâce à son rival Nicolas Sarkozy, a bien dû nous pondre 11 lois pour lutter contre la délinquance, qui a dû s´accroître régulièrement en proportion, après chaque loi. Une loi, aujourd´hui, c´est de la communication : on annonce la loi (c´est bon pour la communication, coco), on la présente en Conseil des ministres (bon aussi), on la discute au Parlement (bon encore), elle est votée (excellent), et on laisse l´administration faire les décrets d´application (pas très bon, d´autant que les fonctionnaires ne comprennent pas comment cette loi se différencie des précédentes, ce qui rend l´exercice un peu difficile). L´application de la loi n´est pas sexy elle, si tant est que la loi soit applicable, mais de toutes manières prend facilement 3 ou 4 ans, et c´est le problème de ceux qui seront au pouvoir à ce moment. Quant à l´évaluation, elle est carrément absente, ou faite par les successeurs.

Pour en rester sur cet exemple, la loi va-t-elle changer la violence familiale ? La Suède ou la Norvège ne sont pas réputées pour être en retard sur la France, mais n´ont volontairement pas adopté de loi à l´espagnole. J´en ai parlé á une amie, autrefois à la tête de la lutte des suédoises contre la violence. J´en ai retiré des idées simples, qui n´ont rien à voir avec la communication : traiter, en multipliant immédiatement les refuges et les services d´aide et de soutien ; changer l´éducation des filles et des garçons ; former tous les policiers et les travailleurs sociaux à la prise en charge du problème sous tous ses aspects, en une journée pour chacun ; faire en sorte qu´en cas de menaces ou de violences, ce soit l´homme qui soit obligé de quitter le domicile ; imposer des thérapies de groupe pour tous les hommes violents, et utiliser des bracelets électroniques pour vérifier le respect des décisions de justice concernant l´interdiction de s´approcher de sa victime ; réellement suivre et évaluer le phénomène, ce qui a permis en Finlande comme en Suède de montrer que dans 1 cas sur 10 ou sur 15 les femmes peuvent être à l´origine des violences, et on voit en Finlande dans 7 % des cas des hommes arriver dans les refuges avec leurs enfants. Le point de vue nordique est simple : pas de grandes lois, beaucoup d´actions de bon sens, terre à terre, des moyens, et c´est ce dont à mon avis la France a besoin. Pourquoi donc se lancer dans des lois qui ne marchent plus, et ajouter à la diarrhée législative et aux lois non appliquées, ce qui tue notre démocratie ?

Côté Nicolas Sarkozy, la violence envers les femmes n’est apparemment pas une priorité absolue, mais il a prouvé à plusieurs reprises que la rupture tranquille sera un changement de dirigeants, pas des pratiques, ainsi que le prouve l´exemple du nombre de fonctionnaires. On se rappelle que c´est lui qui avait demandé au gouvernement de ne pas trop toucher au nombre de fonctionnaires pour le récent budget. Pour le futur, l´UMP avait prévu de supprimer un poste sur deux de fonctionnaire partant à la retraite. Finalement j´ai entendu Nicolas Sarkozy confirmer 40 000 départs non remplacés par an. Dans tous les cas, c´est encore une de ces pratiques politiques usuelles en France, taper sur les fonctionnaires pour financer nos inutiles plans. Chez nous, en Suède, un gouvernement qui voudrait supprimer des postes de fonctionnaires serait en difficulté, car il devrait expliquer dans quels services il va taper : supprimer des policiers ? des instituteurs ? des hauts fonctionnaires ? des inspecteurs du travail ? On se garde bien de nous le dire.

La grande réforme suédoise de la fonction publique, négociée avec les partenaires sociaux au début des années 90, a réussi à faire diminuer vraiment le nombre de fonctionnaires en procédant autrement : décentralisation et suppression de toute tutelle, suppression de 2 ou 3 échelons hiérarchiques dans les ministères, suppression totale des cabinets (2 collaborateurs par ministre), analyse des missions et des besoins pour chaque mission de service public, suppression des doublons et chevauchements entre administrations, évaluation systématique…que l´on ne retrouve pas plus dans le programme de l´UMP que dans celui du PS. Il est vrai qu´on serait probablement obligé de redéployer du policier et des moyens du 75 ou de Neuilly vers le 93, cela fait désordre.

Je commence à me demander si à ce stade, l´UDF n´est pas le seul parti social-démocrate en France, même si personnellement je ne suis pas encore un fan. En relisant son projet dans ce domaine, j´ai retrouvé des notions familières et je suis bien d´accord : « c’est toute la question des missions de l’Etat et de son rapport avec la société civile qu’il faut poser, dans une vision modernisée de l’un et de l’autre ». Merci, M. Bayrou, si vous n´êtes pas président, Ségolène et Nicolas auront peut-être besoin d´un Premier ministre qui élargisse le débat et qui sorte des impasses usuelles. Au secours, je vais devenir un social démocrate centriste !
Vendredi 15 Décembre 2006 - 12:01
Alain Lefebvre
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