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Prose pour des essaims



Les services compétents de Marianne m'ont prévenu, par voie téléphonique, que des lecteurs réagissaient à mes théories sur les guêpes, développées ici même, dans une précédente chronique. Certains, à ce qu'on m'a dit, prendraient la défense des guêpes, au motif qu'elles sont utiles à des tas de choses et, de surcroît, totalement inoffensives, pour peu qu'on veuille bien leur ficher la paix. A ces lecteurs (dont les lettres, apparemment, sont publiées dans ce même numéro), je ne ferai qu'une réponse: c'est pas moi qui ai commencé, c'est elles. Au point où j'en suis, il est temps, je le sens bien, de révéler un secret d'Etat, dont le poids pèse sur toute cette histoire. La légende familiale (ma famille à moi, pas celle des guêpes) assure que, tout petit, j'ai été victime d'une sauvage attaque d'un essaim de guêpes. Soit, mesdames et messieurs, en l'espace de quelques secondes, 20 piqûres de guêpes. Vingt! Alors que je n'avais que quelques mois, que j'étais un bambin innocent, incapable de la moindre méchanceté à l'égard de ces monstres assoiffés de mon sang!




Bien entendu, je n'en ai aucun souvenir Aucun souvenir conscient, veux-je dire. Car mon corps, lui, s'en souvient. Dès qu'une guêpe me tourne autour, banzaï, je saisis ma tapette Black Killer et je passe à l'attaque! Pas question que je me laisse piquer 20 fois sans réagir. Les guêpes ne m'auront pas! Je ne suis plus un bébé incapable de réagir. Mais un senior chenu armé d'une tapette Black Killer! Alors, tous vos discours sur l'utilité des guêpes, c'est bien gentil (et peut-être scientifiquement prouvé), mais pas à moi, s'il vous plaît! Et d'abord, les guêpes, elles n'ont qu'à aller embêter les autres, tous ceux qui se disent leurs amis et leurs défenseurs. Et me foutre la paix.




Cela dit, il y a pire que les guêpes: les frelons. Je suis sûr que vous allez me dire que les frelons aussi sont utiles à des tas de choses. Notamment qu'ils mangent plein d'insectes nuisibles. Et que si on les laisse tranquilles, ils vous laissent tranquilles. Comme les guêpes. Que les choses soient claires: un frelon, c'est une guêpe au cube. Mille fois plus méchant, sadique et dangereux qu'une guêpe (et que ceux qui ne voient pas le rapport entre mille et le cube me lâchent les baskets, c'est pas le moment de m'énerver). En un mot comme en cent: pas de quartier! Or figurez-vous que ces derniers temps, plusieurs fois de suite, le soir, j'ai vu un frelon chez moi, à l'intérieur de ma propre maison. Un frelon qui attendait le coucher du soleil pour s'introduire dans mon domicile et m'assassiner nuitamment. Vite, la Black Killer! A la suite d'un implacable duel à armes égales, j'ai eu la peau du frelon, l'empêchant de me piquer la mienne. Une fois, deux fois, trois fois, quatre fois, cinq fois. Cinq frelons, cinq soirs de suite! Si ce n'était pas de l'acharnement, de la pure et simple persécution, qu'est-ce que c'était? Le cinquième soir, j'ai compris comment faisaient les frelons pour violer mon domicile: ils entraient tout simplement par la cheminée. C'est-à-dire que, selon toute vraisemblance, ils avaient peinardement installé leur nid dans ma cheminée. Vous imaginez ça? Dormir avec des frelons qui dorment dans votre cheminée!




Le lendemain matin, ni une ni deux, j'ai appelé un spécialiste antiguêpes, antifrelons, antitout (je suppose que vous savez que les pompiers ne le font plus gratuitement: encore un pan du service public qui s'écroule). Le gars a dit: j'arrive tout de suite. Et il est arrivé. Tout de suite. Il a garé sa camionnette dans la cour et il a dit: mais je reconnais, je suis déjà venu ici! A moi aussi, ça m'est revenu: voilà deux ans, je l'avais déjà appelé. Pour qu'il me débarrasse d'un autre nid de frelons. Heureusement que je ne suis pas paranoïaque... Il a placé un fumigène dans le foyer de la cheminée. Il a allumé le fumigène. Et il m'a dit: allez voir dehors, dites-moi ce que vous voyez. Au bout de dix secondes, j'ai vu: plein de frelons qui sortaient de la cheminée, une vraie sarabande. Il est reparti à sa camionnette, il est revenu habillé d'une combinaison de cosmonaute, casque inclus. Il a enfilé des gants et une cagoule. Il a installé une échelle contre le mur. Puis une deuxième échelle sur le toit. Il a monté une échelle, puis l'autre. Il a baissé son casque de cosmonaute. Il s'est penché à l'intérieur de la cheminée. Et il a pulvérisé là-dedans un produit pas sympa du tout pour les frelons. Il a regardé si ça faisait de l'effet.




Visiblement, ça en faisait, n'a alors empoigné une espèce de hérisson de ramoneur et il s'est mis à ramoner comme un malade. Puis il m'a dit d'aller voir dans la maison ce que ça donnait. J'ai regardé par la porte-fenêtre: plein de frelons cognaient contre les vitres avec un regard haineux. J'ai pris mon courage à deux mains (et ma tapette Black Killer de l'autre) et je suis entré. Il y avait des frelons partout, qui gigotaient et trépignaient Je suis ressorti aussitôt. Et j'ai dit au gars: mission accomplie! Le gars est redescendu du toit. Il est entré à son tour. Et il est revenu avec des bouts de trucs dans les mains. Regardez, il a dit, c'est leur nid. Des dizaines d'alvéoles. Et, dans chaque alvéole, une larve en train de gigoter, pressée de devenir un monstre. Quand je pense que, si je n'avais pas appelé le gars, j'en aurais eu pendant des mois dans la maison! Et on voudrait que je leur fasse des mamours, comme quoi ils sont vachement utiles?




Avant qu'il parte, j'ai demandé au gars si des frelons qui avaient réussi à s'échapper pouvaient avoir la mauvaise idée de revenir. Oui, il m'a dit. Ils vont revenir. Mais ils vont voir qu'il n'y a plus de nid. Alors ils vont se laisser mourir. L'espace d'une seconde, j'ai failli m'apitoyer. Puis je me suis ressaisi.

Rappelle-toi les 20 piqûres de guêpes! N'oublie jamais!


Samedi 16 Août 2008 - 00:00
Alain REMOND
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Laissez-moi rêver! - 08/11/2008

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