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Piccoli, ce géant accessible

Par Philippe Bilger, magistrat, qui a trouvé son plaisir dans une biographie consacrée à l'acteur Michel Piccoli, monstre de simplicité raconté avec talent.



Piccoli, ce géant accessible
Il y a de bons livres, d'excellentes biographies. En forçant le trait, je dirais que ce sont ceux que les critiques négligent, gardent sous le coude. Pour plus tard, parfois. Mais alors il est souvent trop tard. On a envie de leur dire, de leur crier : mais vous attendez quoi ?
Par exemple, j'ai eu beau chercher, je n'ai vu rien paraître sur une remarquable biographie de Michel Piccoli par Jacques Zimmer, aux éditions du Nouveau monde, sous le titre : Piccoli grandeur nature. Je comprends qu'on puisse ne pas être passionné par le cinéma, en particulier le cinéma français, et par la destinée des grands acteurs. Si on est, au contraire, curieux de cet univers et des personnalités fortes et singulières qui l'habitent, on ne peut pas se passer de cet ouvrage.
D'abord parce qu'il est clair, bien écrit, sans pédantisme aucun et qu'il réconcilie «l'honnête homme» cultivé d'aujourd'hui avec les spécialistes. Combien de fois j'ai été effaré par l'hermétisme ridicule, le jargon technique de certains critiques ! Il est vrai que rien ne dissimule mieux l'indigence de la pensée et la pauvreté du regard que l'apparent galimatias d'un savoir qui prétend se hausser du col et du mystère. Avec Jacques Zimmer, heureusement, c'est l'attitude inverse qui prévaut. La modestie du biographe fait ressortir avec d'autant plus d'éclat la qualité de son modèle et l'importance de l'époque où il a mené l'essentiel de sa carrière artistique.

Loin du milieu mou du cinéma
Ensuite, parce que Michel Piccoli a eu et a, dans le cinéma français, un rôle et une place déterminants. Je ne suis pas un fanatique de tous ses films mais j'ai encore en mémoire le visage glacé ou faussement aimable, l'allure royale, l'impeccable diction, la présence irradiante de ce comédien d'exception chez Claude Sautet par exemple, au théâtre ou à la télévision. Impossible de ne pas rencontrer Michel Piccoli sur son chemin quand on s'abandonne au pur plaisir de la fiction dans les salles dites obscures mais qui révèlent bien plus l'humanité que beaucoup de pensums lourds et indigestes. Depuis quelques années mais en vérité depuis toujours, Michel Piccoli n'hésite pas à tourner dans des films dont la caractéristique principale, à mon sens, n'est pas de plaire. Mais cette aridité, cette austérité choisies manifestent à quel point cette personne tranche dans le milieu mou du cinéma où le commerce et la facilité ont tué l'exigence qui n'est jamais que le rapport cohérent et sincère qu'un être doit entretenir avec lui-même.

Le récit d'une institution vivante

Enfin, et c'est fondamental, Michel Piccoli, qu'on déteste ses opinions politiques, qu'on ne raffole pas de son parcours, remporte tous les suffrages, pourtant, parce qu'il est «un homme bien». Le livre de Jacques Zimmer montre avec beaucoup de finesse et d'humanité le fondement de l'estime, voire de l'admiration qu'on éprouve pour les personnes illustres, quel que soit leur champ d'action. Ce ne sont pas les idées mais les comportements et, peut-être, plus profondément encore, la relation entre les premières et les seconds. Voir vivre Michel Piccoli, remarquer à tout instant sa politesse, son attention à autrui, aux petits comme aux grands, observer que jamais il ne se prend pour une institution, précisément parce qu'il en est une vivante, chaleureuse, lucide et fraternelle, partager les moments d'une existence qui jamais ne fait honte à votre enthousiasme, tout cela est un régal. Un art de vivre et d'être de plain-pied avec tous. Un grand acteur, certes, mais surtout un homme avec lequel on aurait aimé pouvoir parler.
Dans le beau livre de Jacques Zimmer, il y a tout cela. L'information impeccable du biographe n'a pas étouffé la sensibilité de l'auteur. Michel Piccoli est évidemment un sacré modèle mais il ne fallait pas le rater ! C'est une réussite.

Jeudi 15 Mai 2008 - 00:16
Philippe Bilger
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