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Nouvelles philosophies pour nouveaux richesC'est dans les vieux Marianne qu'on trouve les meilleurs déconnautes. Ainsi de cette série parodique parue en 2001 consacrée aux «marronniers», ces sujets qui refleurissent régulièrement à la une des magazines. Aujourd'hui: les éternels nouveaux philosophes.
La nouvelle philosophie ? Une vieille histoire qui remonte aux années 70. Les nouveaux riches ? Une catégorie dont Balzac faisait déjà ses choux gras. Pour faire la synthèse entre nouvelles philosophies et nouveaux riches, il faut lire le chapitre que David Brooks consacre à la vie intellectuelle dans son livre intitulé les Bo-bo. La conversion des intellectuels américains au monde des affaires et au vedettariat y est sobrement décrite. La ressemblance avec la France est frappante, les intellectuels radicaux en moins. Aussi, pour se remettre les idées en place, il est bon de se procurer l'article de Gilles Deleuze,«A propos des nouveaux philosophes», paru en 1977 (Minuit) et accompagné du commentaire de notre collaborateur Dominique Lecourt dans les Piètres Penseurs. Tout y est. Armé de ces écrits vengeurs, le lecteur pourra se faire une idée des dégâts provoqués par l'arrivée d'une idéologie de marché. Il fallait une petite philosophie pour grande bourgeoisie, on fut comblé !
Pas d'amalgame, la comparaison entre les nouveaux riches et les nouveaux philosophes ne va pas de soi. Mais ce qui s'est passé dans la vie intellectuelle avant même l'arrivée de la gauche au pouvoir n'est pas sans rapport avec ce qui advint ensuite. L'enrichissement des classes moyennes libérales-libertaires s'est accompagné d'un ralliement à une forme de pensée unique décadente et fin de siècle. La philosophie moralo-esthétique a supplanté le regard politique et critique sur le monde. La pensée pépère, vertueuse, éthique, sympathique, a pris la place des concepts tranchants et inquiétants. Les idées-slogans ont creusé l'inexorable fossé générationnel entre les enfants de 68 et la génération suivante. Or, il en va du «nouveau» comme du «retour à», la campagne par exemple. Le «nouveau» est une manière de faire du neuf avec de l'ancien. Baudelaire disait que le coeur d'une ville vieillit plus vite que le coeur d'un mortel. La nouvelle philosophie, elle, ne vieillit pas: elle s'adapte. Elle tente de réconcilier les extrêmes et se satisfait le plus souvent de gros concepts«aussi gros que des dents creuses»: la barbarie, la pureté, le monde, le mal, le bien, la sagesse... Elle réfléchit l'époque, mais de loin. L'intellectuellus médiaticus Quel rapport alors entre les nouveaux riches et les nouveaux philosophes ? Réponse: le marketing littéraire. Celui-ci a ses principes particuliers, disait Gilles Deleuze: «i[Premièrement: il faut qu'on parle d'un livre et qu'on en fasse parler, plus que le livre lui-même ne parle ou n'a à dire. A la limite, il faut que la multitude des articles de journaux, d'interviews, de colloques, d'émissions radio ou télé remplacent le livre, qui pourrait très bien ne pas exister du tout [...]. Deuxièmement: et puis, du point de vue d'un marketing, il faut que le même livre ou le même produit aient plusieurs versions, pour convenir à tout le monde: une version pieuse, une athée [...], une gauchiste, une centriste, une chiraquienne, etc.»]i Pas de faux procès. L'intellectuel médiatique (toujours le même depuis un quart de siècle, ça, c'est nouveau !) n'est pas une cause, c'est une conséquence. Le journal n'a plus besoin du livre. C'est comme ça. La journalisation de la pensée procède du confort de nos sociétés et du rationalisme quiet qui les habite. Aujourd'hui, le monde est comme il est. Les perspectives manquent. La guerre prend peu à peu la place de la politique. Son but n'est pas d'instaurer la paix, mais de dominer les peuples et de les diviser entre eux. Les éveilleurs de conscience manquent à l'appel. La corruption socratique de la jeunesse n'est plus à l'ordre du jour. Il n'y a rien à regretter. Tout à repenser. Le coup d'Etat médiatique a eu lieu. Rendre les consciences synchrones est le voeu ultime de la pensée faible. L'opération a réussi partiellement. Les nouveaux riches ont le temps de lire. C'est déjà ça En 1954, Irving Howe a écrit un essai pour la Partisan Review intitulé «This Age of Conformity». Il affirmait déjà que certains intellectuels étaient sold out, prêts à vendre leur âme au capitalisme pur et dur. Il n'avait pas tort. Sauf qu'aujourd'hui le mot «intellectuel» ne veut plus rien dire. S'il est en phase terminale, comme dit Régis Debray, il faut sauter sur l'occasion. Se réjouir de ce tournant historique. Et ne pas se contenter d'accuser les «médias». La pensée, comme la culture digne de ce nom, est affaire de temps libre. Les nouveaux riches en ont. Et s'ils l'utilisent prioritairement à lire les nouveaux philosophes (qui n'écrivent pas que des sottises), c'est parce qu'ils préfèrent vivre sur leur capital plutôt que de le mettre en partage ou de le faire fructifier. Y compris leur capital symbolique. Ce qui est arrivé aux nouveaux riches est également arrivé à la nouvelle philosophie. Sous une forme plus insidieuse. Elle a, certes, produit un nouveau type de marketing, mais on ne peut la tenir responsable d'avoir trouvé un public. On doit simplement regretter qu'elle n'ait pas su, pu ou voulu réfléchir à la valeur de la dette qu'il lui incombait de payer non pas seulement à ses illustres prédécesseurs (Kant, Nietzsche, Sartre, Levinas), mais à tous ceux qui viendraient après elle. A tous ces jeunes gens qui pressentent dans leur for intérieur que la pensée ne peut se satisfaire de la télévision telle qu'elle est, et du marketing tel qu'il se conçoit, et qui aimeraient bien qu'on leur paie des lieux et des espaces de pensée qui ne soient pas uniquement soumis aux lois du professionnalisme et de l'Audimat. C'est aux nouveaux riches de répondre s'ils sont d'accord d'en payer le prix. C'est en tout cas la condition pour que l'épisode de la nouvelle philosophie se referme et s'ouvre sur d'autres voies sociales et économiques qui, sans brimer les auteurs, nouveaux ou pas, puissent contribuer au renouveau du paysage et établir de nouveaux ponts entre la création philosophique universitaire et le livre fait pour le journal. Mercredi 06 Août 2008 - 00:28
Philippe Petit
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