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La révolution Royal
Quand la bulle explosera...
Celle dans laquelle s'était enfermé le PS vient déjà d'exploser. Que proposait-on, a priori, aux militants socialistes? De rejouer, pour la énième fois, la vieille pièce des congrès de Metz ou de Rennes, avec les mêmes acteurs qu'il y a puis d'un quart de siècle, Fabius contre Rocard, Fabius contre Jospin, les mêmes dialogues usés jusqu'à la corde, les mêmes mots congelés, les mêmes découplements entre les discours et les arrière-pensées: eh bien, ils ont dit: «Basta! Ca suffit 1 n est temps de tourner la page, de renouveler les logiciels: rocardiens, fabiusiens, jospiniens, c'est fini! C'était le siècle dernier.» Os l'ont hurlé, même. Première révolution en attendant les autres. Pour le meilleur ou pour le pire? A voir... C'est un autre débat. On entend dire ici et là, ce qui est presque devenu un standard: «Il y aura. d'ici à mai 2007, une grande surprise!» Peut-être, pourquoi pas, Bayrou à la place de Le Pen? Ce serait, en effet, un must. On applaudirait Mais, pour l'essentiel, la grande surprise a déjà eu lieu: c'est Ségolène Royal. Faut-il le rappeler, en effet: il y a un an, Nicolas Sarkozy, comme Edouard Balladur un an avant 1995, était préélu. Contre n'importe lequel des adversaires dont Alain Duhamel avait dressé le portrait dans son livre historique, il était donné gagnant, ce n'était plus qu'une formalité. Pourquoi Ségolène? «Parce que c'est une femme», suggèrent certains sondages. C'est-à-dire la seule promesse de changement dont on est certain qu'elle sera effective. Mais Edith Cresson, Martine Aubry ou Elisabeth Guigou, aussi, sont des femmes. Parce que, désormais, même selon ses anciens compétiteurs, elle était la seule qui puisse battre Sarkozy. Lequel, du coup. à son corps défendant, et la gauche devrait, alors, lui rendre un vibrant hommage, aura été le principal catalyseur de la dynamique de redressement du PS. Mais ces explications restent courtes. Risquons-en une autre: pendant quatre mois, chaque fois que la candidate risqua une proposition, ses adversaires ou concurrents firent entendre le même cri d'indignation, médiatiquement répercuté en boucle: elle déraille! Or, contrairement à ce qui avait été prévu et programmé, elle résista à ces coups de boutoir. Pourquoi? Parce que c'est, précisément, ces déraillements que les militants et sympathisants socialistes, et même les électeurs de gauche dans leur majorité, ont plébiscité. «Déraillements»: au sens de sortie de ralL Depuis vingt ans, réagissant à toute incartade par rapport aux orthodoxies modernisto-néolibérales ou gaucho-néo-soixante-huitaides, la bien-pensance s'écriait: «dérive! dérapage!», c'est-à-dire «déviance» ou «déviationnisme». Donc, sortie de route. Interdit de mordre la ligne jaune. Tabou des deux côtés de l'Autostrade. Eh bien, ce que la base attendait, en réalité, c'était justement cette sortie de route! La transgression des balises. Pour s'y être parfois essayés, Edith Cresson, Jean-Pierre Chevènement, Régis Debray même, pour une phrase, parfois une seule phrase, voire un petit mot de trop, furent proprement exécutés parles commandos de choc du rhétoriquement et déologiquement correct. Edith Cresson le raconte dans le livre saisissant qu'elle vient de publier La question de la délinquance, celle plus générale de l'insécurité ou des problèmes posés par la non-maîtrise des flux migratoires? Ce n'était même pas y répondre qui était pointé comme une inacceptable «dérive», mais, simplement le fait de les poser. Verboten! Une seule voix était convenable, en définitive, celle qui consistait à réciter platement l'évangile social-démocrate de papa (tout en évitant le mot) sans prendre pour autant le risque de défriser les cohortes de Krivine et de Besancenot. Ce qui revenait, à l'heure où le néocapitalisme bouleverse tous tes paramètres, à décliner ensemble deux archaïsmes rivaux, l'un et l'autre issus des grands débats du XIXe siècle. Or, Ségolène Royal - c'est un simple constat - a réussi à la fois à se démarquer du ringardisme social-démocrate (qui vient, encore une fois, de subir une raclée aux Pays-Bas) et de la rhétorique archéo-gauchiste, c'est-à-dire de se placer à la confluence de deux rejets populaires, celui de la dynamique néolibérale en madère économique et sociale, et celui de la logomachie soixante-huitarde en matière sociétale. Bingo! Et, dès lors qu'elle ne succombait pas, comme ses prédécesseurs, au terrorisme excommunicateur des gardiens de la vulgate, elle gagnait! Ce qu'elle a compris (mais rien ne prouve qu'elle sera capable d'aller au-delà de cette intuition ou que ses petits camarades le lui permettront), c'est que, pour pouvoir reconquérir l'électoral populaire qui a largement abandonné la gauche, parfois pour rejoindre le Front national, il fallait arracher à la droite le monopole des valeurs - le travail, la famille, la nation, la sécurité, l'ordre juste -, que cette droite avait réussi à kidnapper alors qu'il s'agissait, à l'origine, de valeurs républicaines de gauche. Simple remarque, en passant; cela fait presque dix ans que Marianne développe cette analyse et nous nous réjouissons que la rejoigne, ou s'y résigne, aujourd'hui, la plupart de ceux qui ne trouvaient pas d'expressions trop méprisantes pour la stigmatiser quand nous étions quasiment les seuls à la porter. Pourquoi, cette fois, ça a marché? farce que le personnage - Ségolène - était totalement adéquat à son message. La forme, en quelque sorte, correspondait au fond. On a parlé de «madone» ou d'«icône». Ce qui induit que la ferveur populaire la berce en ses atours. Or, si Ségolène Royal suscite effectivement des adhésions fortes, voire des enthousiasmes affectifs, que la sobriété de son style et l'économie de sa gestuelle n'expliquent pas (c'est la différence avec Eva Peron), elle provoque, aussi, des hostilités et même des haines incandescentes. Certaines lettres que nous recevons en témoignent. Or, cette exécration explique autant ses succès que cet engouement. Il y a eu, dans notre vie politique, des personnalités qui faisaient tellement l'unanimité en leur faveur que quasiment personne ne les détestait vraiment. Du moins, jusqu'à ce qu'elles entrassent dans l'arène électorale et qu'elles fussent écrabouillées par le suffrage universel: ainsi Pierre Mendès France et Gaston Defferre en 1959, Alain Poher, Simone Veil, Michel Rocard... Tout le monde aime Bernard Kouchner, en fonction de quoi il échoue à toutes les élections, et Nicolas Hulot, universellement applaudi, n'obtiendrait au mieux que 10% des suffrages si l'on en croit les premiers sondages, Pour gagner, en réalité, il faut à la fois susciter des élans et des rejets. Ainsi de Gaulle, ainsi Mitterrand (et, avant eux, Clemenceau ou Jaurès) ou, dans une moindre mesure, Chirac. Et Sarkozy (qui lui aussi, comme Ségolène, est le résultat de l'explosion de la bulle gaullo-chiraquienne). La raison en est simple; si vous faites l'unanimité, c'est que vos adversaires vous aiment. Ce qui est mauvais signe. Cela prouve qu'ils estiment n'avoir rien à craindre de vous. S'ils vous exècrent, en revanche, c'est qu'à leurs yeux vous représentez un véritable danger. Un ennemi coriace. A cet égard, Ségolène Royal est assez bien pourvue: elle peut se targuer de donner des boutons aussi bien à la vraie droite qu'à une partie de la gauche. Comme Mitterrand, finalement. Impossible retour Et si la droite remporte la présidentielle et distribue de nouveaux cadeaux fiscaux, Jaffré reviendrait-il? L'ancien patron d'Elf élude. Parle de sa fille qui étudie à Bruxelles depuis cinq ans et de nouveaux intérêts professionnels, chez Alstom notamment. Enfin, et peut-être surtout, il dit, comme la plupart de ses amis, qu'il n'a pas confiance: «L'ISF est devenu un tel symbole que personne n'y touchera désormais. On fera sans doute quelques aménagements pour les péquenots propriétaires de l'île de Ré, millionnaires malgré eux. Mais aucun homme politique ne prendra le risque de passer pour un salopard en supprimant l'ISE Quelques centaines de types qui partent de temps en temps, c'est le prix à payer auquel tous les politiques se sont résignés.» «Résigné», voilà un adjectif qui ne ressemble pas à Denis Payre, l'un des plus jeunes patrons français émigré à Bruxelles. Ce héros, digne d'une success story hollywoodienne, a à peine 27 ans quand, en 1990, travaillant dans un petit local à Courbevoie au logiciel qui fera sa fortune, il crée sa première entreprise. Business Objects. Moins de quatre ans plus lard, il est sacré «entrepreneur de l'année» par Business Week, et sa société est la première entreprise française à entrer au Nasdaq, le deuxième marché d'actions aux Etats-Unis, C'est sous le gouvernement Jospin, en 1998, qu'il s'exile en Belgique à cause de l'ISF. Mais Denis Payre veut rester français, il veut que ses enfants (il en a quatre, encore très jeunes) connaissent la France. Aussi continue-t-il de plaider la cause des entrepreneurs et de se battre pour convaincre les leaders politiques, Il rencontre régulièrement le socialiste Dominique Strauss-Kahn, avec qui il se vante d'avoir les meilleurs rapports. Dès l'adoption, fin 2005, d'un «bouclier fiscal» qui limiterait l'impôt pour les plus riches contribuables, il se prend à espérer et multiplie les rendez-vous avec Raffarin, Villepin, et Strauss-Kahn encore. «J'étais prêt à revenir, confie-t-il. Je ne suis pas contre l'ISF, et je trouve que certains patrons ont abusé avec tes stock-options. Mais il faut que cela reste vivable. Je n'avais pas les moyens de payer le fisc. Presque tout mon patrimoine était en actions de ma société et je ne pou' vais pas vendre. J'ai l'impression d'avoir été chassé. Dès que j'ai su, en 2005, qu'il était question d'un «bouclier fiscal». J'ai vraiment souhaité rentrer. Mais, entre le moment où j'ai pris cette décision et le moment de rentrer effectivement, neuf mois plus tard, ma nouvelle entreprise à Bruxelles (Kiala, leader en Europe dans le dépôt de colis en points de livraison) entrait dans une nouvelle phase de forte croissance à l'international. Cela devenait donc impossible de rentrer dans l'immédiat. La promesse de François Hollande de supprimer le bouclier fiscal ne m'a pas, non plus, incité à faire un effort supplémentaire.» Le jeune homme reprend sa mallette et court prendre son Thalys pour Paris: «Vous savez, la fortune commence au premier euro. Beaucoup de jeunes Français ont des idées. L'important est de s'intéresser aux projets naissants. Beaucoup d'entrepreneurs reviendraient peut-être si on leur permettait d'aider les jeunes en échange d'une baisse de leur ISF. Il faut prendre garde à voir tes plus entreprenants créer systématiquement leur première entreprise en France et leur deuxième à l'étranger.» Facilités offertes aux riches Rien qu'à Bruxelles, dans les quartiers chics, les Français sont près de 15 000 à s'être définitivement installés. C'est beaucoup pour une ville d'à peine 1 million d'habitants. Les chiffres sont confirmés par Yves de Jonghe d'Ardoye, maire adjoint d'Ixelles. «Après les milliardaires des années 80, raconte-t-il, on a vu arriver les cadres supérieurs. Il faut dire qu'ici on a un très bel appartement à 3 000 Euros le mètre carré, et un 400 m2 avec terrasse n'épate pas grand monde.» Le député belge ne tarit pas d'éloges sur les facilités offertes aux riches par son pays. Serviteurs, verdure, lycée français, calme. Dans la longue avenue Louise, des voitures avec chauffeur attendent de jolies femmes qui font les magasins. Certaines se retrouvent parfois au Cercle de Lorraine, l'ancien manoir de Mobutu à Uccle, racheté par un industriel français pour en faire un club d'hommes d'affaires. «Elles y vont avec leurs maris, se moque la facétieuse Anne-Marie Mitterrand, nièce par alliance du président français, car les femmes seules y sont interdites: on craint la chasse au milliardaire!» Leur ensemble Dior protégé d'un beau tablier, elles apprennent à faire des petits plats ou de la poterie, Ce n'est pas le genre d'Anne-Marie, écrivain depuis qu'elle a fini d'élever ses quatre enfants et décidé de vivre seule en Belgique «par amour, jure-t-elle, de la Belgique, et à cause des 35 heures et de cette volonté idiote de faire le bonheur des gens malgré eux». Anne-Marie paye l'ISF en France sur certains biens immobiliers et fait la fête en Wallonie avec une gaieté décontractée qui bouscule bien des conventions dans le Plat Pays. Elle a même fini par prendre la nationalité belge qu'elle a fêtée au Champagne en envoyant des cartons d'invitation en forme de passeport. Ces temps-ci, pour les; milliardaires, le bonheur est belge. Cours-y vite. Samedi 25 Novembre 2006 - 00:00
JEAN-FRANCOIS KAHN
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