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MOUVEMENTS

La grève au Monde : durcissement ou sortie de crise?

Retour sur un conflit qui n'en finit pas de s'éterniser : c'est la semaine prochaine que tout se joue dans le deuxième quotidien national.



Nicolas-François Mison - Marianne2 -
Nicolas-François Mison - Marianne2 -
Voilà un article qu'on aimerait mieux ne pas devoir écrire. La crise du Monde n’en finit pas de s’accentuer et les deux grèves des 14 et 17 avril, ne donnent guère l’impression que le quotidien avance dans la bonne direction. Voilà une entreprise – fait rarissime en France – dont l’actionnaire majoritaire est constitué par les sociétés de personnel, qui est en grand danger économique, mais tarde se reprendre en main pour arrêter une hémorragie financière continue depuis 2002 : 180 millions d’euros de déficit cumulé, 15 millions d’euros en 2007.
On se souvient qu’à la fin de l’année dernière – et Marianne 2 s’en était fait l’écho à plusieurs reprises – les journalistes du Monde avaient d'une part choisi de refuser une nouvelle recapitalisation qui se serait traduite par une montée en puissance des deux actionnaires «professionnels» du groupe, Prisa et Lagardère, et d'autre part poussé Alain Minc, président du Conseil de surveillance et dernier rescapé du triumvirat (avec Jean-Marie Colombani et Edwy Plenel) qui a dirigé le quotidien depuis 1994, à quitter le groupe. Cette décision avait provoqué un chantage des autres actionnaires du groupe exigeant le départ du patron de la SRM (Société des rédacteurs du Monde), Jean-Michel Dumay, en échange de celui de Minc. Les journalistes ont accepté cet incroyable deal pour éviter le dépôt de bilan dont Alain Minc menaçait le groupe. Mais implicitement, le refus du plan Minc-Lagardère-Prisa valait acceptation d’une restructuration que les journalistes savaient douloureuse. N’avaient-ils pas refusé les suggestions de Minc et du groupe Lagardère, qui laissaient entendre que la montée au capital du duo Prisa-Lagardère libèrerait le groupe de la charge financière de la dette (4,5 millions d’euros) et permettrait ainsi une restructuration beaucoup plus légère ?
Pourquoi, dans ces conditions, ces mêmes journalistes, qui connaissaient, grâce à Dumay et ses amis, l’importance du sacrifice à consentir pour conserver l’indépendance du quotidien – on évoquait 120 suppressions d’emplois et la nécessité de trouver au moins dix millions d’euros par an - se sont-ils mobilisés ? Pourquoi cette colère contre un plan qu'ils savaient inéluctable depuis le départ d’Alain Minc en février ?

La grève au Monde : durcissement ou sortie de crise?
Un Monde plus ramassé
C’est là que les choses se compliquent. Sans doute la première raison de cette apparente incohérence est-elle tristement humaine : il est très différent de discuter d’un plan encore hypothétique et de le vivre, en se demandant si soi-même ou ses amis vont être touchés.
Pour Michel Delberghe, délégué CFDT, c’est la brutalité du plan qui est en cause, ainsi que l’absence de concertation, non seulement avec les syndicats, mais aussi avec la hiérarchie du quotidien. Au point que certains rédacteurs en chef se seraient tournés vers les délégués syndicaux pour connaître le sort réservé à leur service…
Deuxième surprise sur laquelle jouent les partisans les plus radicaux d’une riposte syndicale : l’importance des départs programmés par la direction (129 alors que les journalistes en attendaient 80, ce qui aurait permis de se limiter à des départs volontaires) et, tout particulièrement, le grand nombre de départs à la rédaction du quotidien. D’où les questions que posent certains rédacteurs : quel Monde feront-ils avec 90 journalistes en moins ? Et de remettre en cause le choix, annoncé par Eric Fottorino, de recentrer le journal sur des sujets comme la politique, l’international, l’économie et l’environnement.
A ces arguments, le nouveau patron du Monde rétorque qu’il fallait bien tirer toutes les conséquences de l’abandon de l’objectif d’exhaustivité par le quotidien dès 2005 : le lecteur du Monde n’achète plus le quotidien pour s’informer de ce qui s’est passé la veille mais pour comprendre la société dans laquelle il vit. «Dès lors, ajoute-t-il, que le site Internet du Monde est chargé du traitement à chaud de l’actualité, les priorités du quotidien sont l’exclusivité, la surprise et l’analyse. Il faut traduire ce changement de stratégie dans une nouvelle organisation.» En patron d’entreprise qu'il est récemment devenu, Fottorino traduit en chiffres l’équation du plan de restructuration : Le Monde va passer de 40 pages (en 1995) à 28 pages. Faut-il autant de journalistes pour faire un journal plus ramassé ? D’autant qu’entre 2000 et 2008, les recettes publicitaires du quotidien ont été divisées par deux, passant de 100 à 50 millions d’euros. Et les nouvelles recettes de «plus produits» (livres, dvd, cd) qui rapportent 20 millions d’euros avec une bonne marge, ne dureront pas forcément puisque, toujours selon Eric Fottorino, cette consommation culturelle va de plus en plus se transférer sur le Net.
Le Pdg du Monde réussira-t-il à faire passer son plan ? Parviendra-t-il à convaincre les syndicats de «rentrer dans la négociation», comme il les y incite en pronostiquant qu’une fois les départs volontaires enregistrés, après l’installation de l’antenne emploi qui devrait être opérationnelle dès la mi-mai, le chiffre des départs contraints va être sérieusement revu à la baisse ?

Déficit de légitimité
La réponse n’est pas évidente. D’un côté, Eric Fottorino n’a pas forcément la légitimité indispensable pour faire passer son plan. A cause, d’abord, de son comportement pendant le conflit avec la SRM, où il a nettement donné l’impression d’abandonner Jean-Michel Dumay. Ensuite, deuxième handicap, Fottorino ne s’est pas révélé un patron de rédaction charismatique capable de secouer le quotidien et de lui donner une impulsion nouvelle. « Le Monde était un quotidien chaud mais souvent mensonger sous Plenel, il est devenu un quotidien vrai mais froid.», explique cruellement un dirigeant du groupe qui a récemment quitté le navire. Le fait que la rénovation du quotidien et la nouvelle formule ne soient prévus qu’après l’exécution du plan de suppressions d’emploi ne lui facilite pas la tâche. Enfin, le nouveau patron du Monde a sans doute commis une erreur – fréquente dans les élites françaises mais de n’est pas une raison – en commençant son magistère par une augmentation considérable de son salaire.
Mais il trouve devant lui un front syndical qui peut très bien se fissurer. Il y a d’abord les deux CGT (Unicom, et CGT traditionnelle) en vive concurrence et qui ont pris des positions dures, hostiles à tout départ contraint. Du moins officiellement. Car dans la pratique, la CGT Unicom – qui rassemble toutes les professions de la presse, de l’ouvrier d’imprimerie au journaliste –, plus conciliante, a demandé à la direction d'épargner les secrétaires de rédaction issus du Livre. Explication de cette garantie très particulière, qui révolte les journalistes du Monde : en 2004 , lorsque Jean-Marie Colombani a négocié, au nom de la direction du Monde, le reclassement d’un certain nombre d’ouvriers du Livre, il aurait, oralement, promis que ces derniers ne seraient jamais contraints de partir. Aujourd’hui, ces anciens ouvriers du Livre sont peu appréciés de la rédaction et craignent d’être les premiers virés. Eric Fottorino, qui ne souhaite manifestement pas faire du colombanisme sans Colombani, a répondu à leurs représentants syndicaux qu’ils ne seraient « ni ciblés, ni stigmatisés ».

Divisions syndicales ?

Aiguillonnés par la radicalité de la CGT traditionnelle, la CFDT et le SNJ, qui sont sans doute plus enclins au compromis et pour lesquels les difficultés de l’entreprise sont un paramètre qui compte, ont peut-être été entraînés à lancer des grèves tout en doutant de leur efficacité.
Autre fissure possible, celle entre les syndicats du quotidien et ceux du pôle magazine (Télérama et Courrier international) dont les responsables commencent sérieusement à douter de l’intérêt de rester dans l’orbite du Monde. Dans le groupe Télérama, où se joue le destin de l’ensemble Fleurus (presse enfantine), les négociateurs syndicaux ont bien l’impression que la direction du groupe ne refuse de lâcher du lest que par crainte de la contagion sur l’ensemble du dossier de restructuration. Enfin, et c’est sans doute le plus important, le front syndical peut être affaibli par le doute susceptible d’envahir les esprits des journalistes du Monde qui rentrent de vacances à la fin de la semaine. Dans certains services comme l'international, où aucun départ n’est programmé, la mobilisation est faible. Les journalistes les plus engagés dans la Société des rédacteurs sont sans doute plus réticents qu’ils ne le disent à durcir le combat contre un plan qu’ils jugeaient eux-mêmes inévitable.D'autant que ce mouvement, s’il échouait, pourrait finalement favoriser la prise de contrôle de Lagardère et Prisa. Une issue que David Guiraud, le nouveau DG du Monde, tient absolument à éviter : il sait bien qu’une fois Lagardère aux commandes, il devrait quitter un poste qu’il vient à peine de décrocher….

A lire sur la crise du Monde :
Le 12 février 2008 : Le Monde sort provisoirement de la crise
Le 1° février 2008 : Au Monde Minc recule les échéances, la SRM cogite
Le 30 javier 2008 : Au Monde, le départ de Dumay met Alain Minc en position délicate
Le 26 janvier 2008 : Minc emmène Dumay, Fottorino devient le patron du Monde
Le 21 janvier 2008 : Le Monde : le climat se détend malgré Alain Minc
Le 16 janvier 2008 : Le Monde sans gouvernement, jusqu'à quand ?
Le 11 janvier 2008 : Comment Minc a proposé à Arnaud Lagardère d'acheter le Monde
Le 7 janvier 2008 : Alerte : Lagardère peut prendre le contrôle du Monde
Le 21 décembre 2007 : Minc aux aguets, Dumay reprend la main au Monde
Le 4 décembre 2007 : Le déficit du Monde provoque un malaise interne

Mercredi 30 Avril 2008 - 13:30
Philippe Cohen
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