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LES ÉDITOS DE MARIANNE

Fillon : le supplicié passe au JT

Par Nicolas Domenach. Sur France 2 ce soir, le Premier ministre, humilié par le Président, devra montrer qu'il n'est pas seulement là pour les inaugurations.



Fillon : le supplicié passe au JT
Le long martyre de François Fillon passe ce soir par France 2, A vous de juger. Un supplicié en direct à la télévision ! Plutôt que la fuite dans l’obscurité, le torturé a choisi de s’exposer. Quand tout va mal, il n’y a rien de mieux à faire que de se montrer. On dira que c’est du courage. Mais c’est aussi du métier. On n’est jamais innocent en politique du supplice qu’on subit et l’affronter au grand jour, paraître le dominer d’une manière spectaculaire de démontrer ses qualités qu’on trouve trop mésestimées. Car si la résistance d’un homme martyrisé se mesure à son impassibilité alors l’actuel Premier ministre est un résistant hors pair dont chacun se demande comment il tient encore, comment il ne disjoncte pas ! Il y a bien sûr les mauvaises nouvelles qui lui dégringolent en giboulées sur la tête heureusement casquée de cheveux noirs toujours bien ordonnés. Plus 3,3 % d’inflation, la pire hausse des prix depuis 1991, tous ces prix qui s’emballent à la déballe à commencer par l’essence mais à suivre en s’essoufflant avec tous les produits de consommation qui font la culbute, notamment la hausse vertigineuse des pâtes, des œufs, sans parler du fameux camembert Président qui, lui aussi, est fait aux prix!

François Fillon n’y est pour rien ? Ce n’est même pas lui qui a pris les engagements les plus chatoyants en campagne. C’est Nicolas Sarkozy, on le sait, qui a promis d’être le président du pouvoir d’achat. Et Fifi a renchéri. De toutes manières, il faut bien un coupable même s’il n’est responsable de rien ou presque. C’est cela le vice aggravé du système. Ca a toujours été comme ça, d’accord. Mais c’est devenu pire sous le quinquennat sarkozien. Le chef du gouvernement n’inspire rien, ne décide de pas grand-chose, ne coordonne que ce que l’Elysée veut bien lui abandonner, c’est-à-dire… des nèfles. Mais il a le droit, plus souvent qu’à son tour, de se faire engueuler si quelque chose va de travers. Ce qui arrive forcément puisqu’un seul homme, fut-il aussi «génial» que Nicolas Sarkozy, ne peut tout penser, tout faire, tout réussir même s’il y prétend. En tout cas, le président assure s’en tirer mieux que n’importe lequel de ses «collaborateurs», y compris son Premier ministre qu’il humilie à l’envie.

Fillon a «manqué» au Président

Car l’invasion permanente et dans tous les domaines du président de la République se fait sans égard pour son second des seconds. Par moments seulement, Nicolas Sarkozy manifeste quelques regrets démonstratifs, multiplie alors les caresses ostentatoires et encore plus déplacées notamment lorsqu’il est allé trop loin. Mais il a repoussé les frontières du trop loin. Quand il réunit ses sept ministres chéris à l’Elysée sans l’en avertir, quand il tient toujours au Palais les petits déjeuners de la majorité sans tenir compte davantage de celui qui en est le chef en théorie. Quand il l’ignore carrément lors des ses déplacements, oublie de le citer alors qu’il félicite les ministres, se montre même irrité par son caractère trop flegmatique, trop bourgeois de province…

Fillon entre dans le Robert
Ces deux hommes, on le sait, ne s’entendent guère et même pas du tout. Ils n’ont pas su jouer de leur complémentarité. Fillon s’est planqué quand ça a «soufflé». Il a manqué à Nicolas Sarkozy. Ainsi le président l’a-t-il vécu quand il était dans les difficultés de sa première année. Le chef d’Etat a alors décidé de s’en passer, de le laisser comme un Premier ministre de façade, un chef d’enseigne jusqu’au 1er janvier après la présidence européenne. A charge pour lui de durer et d’endurer, de faire la représentation, de faire bonne figure. D’avoir le courage sinon l’héroïsme de sourire dans la souffrance, de s’inventer même une densité, une spécificité. Puisqu’il n’est pas le capitaine Fracasse, il s’en faut, qui tient tête et tempête, il serait «le capitaine Courage», eh oui, qui tient le cap, qui souque, qui verrouille les écoutilles. Fillon filerait la laine dans le calme pendant que ça secoue sans jamais lâcher le fil des réformes. C’est vrai que les ministres ne lui obéissent pas, non, mais d’abord et seulement au président. C’est vrai qu’il n’a pas de troupes même si les parlementaires UMP lui font les yeux doux, c’est vrai qu’il est en sursis et que les courtisans déjà se détournent vers les éventuels successeurs Xavier Bertrand, Xavier Darcos, Brice Hortefeux, etc. Mais il lui reste sa volonté d’avancer, ce côté séguiniste si vif, je remonte le rocher quitte à me faire écraser.

Il conserve aussi une popularité forte même si elle s’est effritée depuis trois mois. Forte ? «Cette popularité n’existe pas», affirme Sarkozy qui considère que les Français l’instrumentalisent pour lui faire passer des messages de bonne tenue présidentielle mais que l’illusion sondagière sera dissipée dans quelques mois, que les Français le veulent lui, Sarkozy, et que Fillon retombera demain dans l’oubli dont il l’avait sorti…

On se doute que ce n’est pas l’ambition du Premier ministre qui, quitte à souffrir, ne veut rien lâcher. Il entend au moins sortir debout avec les honneurs et l’image enluminée de l’homme qui aura résister ; à Fillon de faire sous ses allures de papier mâché. C’est pas gagné. Car Nicolas Sarkozy ne l’a même pas laissé mener une épreuve de force jusqu’au bout ni ne lui a donné motif à une rupture qui eut pu révéler son caractère, pas seulement son orgueil aussi immense que piétiné. Pourtant Fillon a un motif de consolation. Ce fils de notaire a été admis hier dans le Petit Robert des noms propres. Et pas Barak Obama ! En somme, voilà le Saint François Martyr promu au Panthéon de papier.

Jeudi 12 Juin 2008 - 14:07
Nicolas Domenach
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