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Domenech et Cuche, deux conceptions de l'honneur

Par Philippe Bilger, magistrat, qui établit un rapprochement entre la démission du général Cuche, et la non-démission de Raymond Domenech...



Philippe Bilger - DR
Philippe Bilger - DR
Le général Cuche a démissionné à cause – paraît-il – de la tragédie de Carcassonne. Et Raymond Domenech, qui a conduit l'équipe de France au désastre, est maintenu, certes sous conditions, mais indiscutablement. Ainsi, le premier, qui n'y était pas pour beaucoup, pour ne pas dire pour rien, tire les leçons d'une catastrophe dont il n'est pas responsable et le second n'est pas gêné de demeurer à son poste alors qu'il a failli avec l'équipe dont il avait la charge. Le rapprochement n'est pas iconoclaste qui montre que l'honneur est à géométrie variable et dépend des tempéraments comme des conjonctures.
Yves Thréard, qualifié méchamment de «courtisan zélé de Sarkozy» et injustement mis en cause par Sylvain Lapoix, méritait un autre traitement. Dans le Figaro, il me semble que ses éditoriaux sont les seuls qui mettent une touche de liberté et d'imprévisibilité dans une matière politique dont l'exploitation, sans lui, ressemblerait à l'orthodoxie d'un Journal officiel. Lorsqu'il évoque le culte de l'honneur au sujet du général Cuche, il a raison même si, à mon sens, il n'a sans doute pas le loisir de s'interroger plus avant sur les disparités choquantes qui conduisent les uns à assumer et les autres à prospérer.

Offrir à la foule une apparence de satisfaction
Je n'ai pas manqué de trouver piquants l'enthousiasme et l'admiration suscités par la démission du général. L'Assemblée nationale lui a rendu un hommage unanime et on l'a félicité, en l'accablant comme Pierre Lellouche, pour avoir su tirer les conclusions qui convenaient du drame de Carcassonne. Il y a une manière, pour le monde politique, de louer certains comportements qui n'est pas loin de représenter une protection anticipée. Glorifier le courage et le sens des responsabilités des rares qui portent ces vertus au paroxysme, c'est tenir à distance pour soi les risques qu'entraînerait une conception trop élevée de l'honneur. A tous ceux qui n'en reviennent pas de voir un général se soumettre à une règle édictée par lui seul, on a envie de leur suggérer le recours à la même méthode. Je crains que le général Cuche demeure très solitaire dans cet exercice d'excellence morale.
Pour Raymond Domenech – et on constatera que le lien n'est pas incongru – j'avais dénoncé ailleurs le lynchage immédiat et vulgaire dont le sélectionneur avait été victime parce que je percevais confusément que cette offensive, loin de favoriser, plus tard, une action de clarification et une élection de renouveau, en tiendrait lieu. Il y a des lynchages qui n'ont qu'un but : celui d'offrir à la foule une apparence de satisfaction, devant un grave échec reconnu par tous, et d'éviter aux décideurs le choix cohérent et lucide qui aurait du s'imposer.

Une confusion à son comble
Dès l'instant où on a constaté que les uns et les autres tergiversaient, que les luttes d'influence, les rapports de force, les susceptibilités et les clientélismes non seulement n'étaient pas diminués mais favorisés pour que la confusion atteigne son comble, il était manifeste qu'on préparait l'opinion à ce scandale qui, pour être sportif, est tout de même très révélateur de l'impuissance de toutes les élites de notre pays à accepter ces leçons simples : un échec est aisément identifiable ; son ou ses responsables doivent en assumer la responsabilité ; ils doivent être remplacés, en vertu des seuls critères de la compétence et du talent, par un ou des successeurs dont on peut espérer le meilleur.
C'est une honte – il en est de plus indignes et de plus irrémédiables – d'avoir laissé lyncher Domenech pour mieux le maintenir ensuite. C'est une honte, pour le football, d'avoir laissé libre cours, après l'ostensible désastre du championnat d'Europe, aux palinodies de ses dirigeants et aux tractations de bas étage et de mauvais aloi qui montrent comme, dans l'insignifiant, on n'est pas fichu de faire respecter l'honneur alors que dans le grave, dans le militaire, un homme de qualité en a donné l'exemple, quelles que soient ses motivations. Au fond, c'est Escalettes qui fait de la politique quand le général Cuche, lui, a eu de la tenue.

Comment veut-on qu'une équipe de France gagne brillamment un jour dans un tel contexte ?

Jeudi 03 Juillet 2008 - 19:33
Philippe Bilger
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