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« Dis papa, pourquoi ils ne passeraient pas leur tour la gauche de la gauche ? »

La campagne expliquée à mon fils

Par Christophe Rudelle, 34 ans, 1 enfant, consultant indépendant en technologies de l'information et de la communication. Vit en Ariège.
Puisque vous contestez, à raison sans doute, le régime présidentiel, boycottez-le ! Fondez tous vos espoirs dans le Parlement. Partez à la conquête de l'Assemblée nationale et faites y votre révolution.



Tiens, ça c'est une bonne question mon fils (oui parce que mon fils, même s'il n'a que deux ans, s'intéresse déjà beaucoup à la politique, atavisme familial sans doute). Et si la gauche de la gauche faisait l'impasse sur l'élection présidentielle? Voilà qui peut paraître incongru alors même que chacun s'accorde à penser que la présidentielle structure désormais la vie politique française. Et pourtant, après tout, la logique, la stratégie et... le portefeuille mériteraient que les hémisphères gauches qui se contorsionnent les neurones pour trouver un échappatoire à la logique implacablement bipolaire de la présidentielle y réfléchissent à deux fois.

La gauche de la gauche se pose en mouvement contestataire de l'ordre établi. Elle ne cesse de dénoncer en particulier la bipolarisation de la vie politique hexagonale, le duel annoncé par avance entre au mieux le candidat PS et le candidat UMP, au pire l'un de ces deux et le candidat de l'extrême droite, dans un remake d'un désormais tristement célèbre 21 avril 2002. Elle fustige la personnalisation de l'élection et la vacuité du débat de fond. Elle dénonce en quelque sorte la peoplitique comme la pipeaulitique. Mais alors, qu'elle aille au bout de sa logique: l'élection présidentielle à deux tours conduit inéluctablement à une bipolarisation, l'importance que les médias ont pris sur la scène politique ne faisant qu'amplifier ce phénomène constitutionnel de la Vième République. Le monstre médiatique n'aime pas la nuance. Un duel sous le soleil artificiel de ses projecteurs aveuglants est bien plus facile à mettre en scène qu'un débat polyphonique. L'arène plutôt que l'agora. Et bien ne descendez pas dans l'arène. Vous n'avez pas les moyens de vous battre avec les lions de l'UMP et les éléphants du PS. Et le César médiatique ne fera que peu de cas de vos gesticulations désespérées pour attirer un tant soit peu son attention. Son pouce baissé signera la fin de la récréation quand les choses sérieuses commenceront réellement. Faire un tour de piste en vedette américaine, ironique destin pour le futur candidat de la gauche de la gauche, dont on connaît l'anti-américanisme presque viscéral.

Mais alors que faire? Et bien concentrer ses efforts sur les élections législatives.

Pour une question de logique: puisque vous contestez, à raison sans doute, le régime présidentiel, boycottez-le. Fondez tous vos espoirs dans le Parlement. Plutôt que de rêver à une révolution dans la rue, partez à la conquête de l'Assemblée nationale et faites y votre révolution.

Question de stratégie ensuite. La probabilité de voir Clémentine, Olivier ou José, pour ne citer que ces trois là, s'asseoir sur le trône élyséen en mai 2007 étant au moins aussi élevée que celle de voir George B. se convertir à l'Islam (ce qui pourtant, réglerait définitivement les problèmes de terrorisme au niveau mondial), l'intérêt de concourir à l'élection présidentielle réside essentiellement dans l'accès à une tribune médiatique, dont j'ai montré plus haut la limite, et dans le pouvoir de négociation avec le candidat de gauche, si tant est qu'il y en ait un au soir du premier tour, dans l'optique du second tour. Or l'effet démultiplicateur de plus de cinq cents candidats locaux est sans mesure avec une campagne présidentielle nationale pour la diffusion de vos idées. On l'a bien vu lors du référendum de mai 2005, où le travail de fourmis des multiples comités locaux a sans doute pesé grandement dans la balance en faveur du Non. Ce réseau de structures locales est encore présent. La désignation de candidats par circonscription sera beaucoup moins problématique que la désignation d'un candidat au niveau national (on voit déjà que les questions d'ego prennent le pas, même là, sur les questions de fond, la propension à la division de la gauche de la gauche étant une caractéristique quasi ontologique). Vous voulez redonner le pouvoir au peuple. Chiche. Laissez émerger des comités locaux les candidats qui porteront votre alternative anti-libérale.

Question de gros sous enfin. Pourquoi griller vos petites économies dans un combat médiatique perdu d'avance dans le cadre de l'élection présidentielle? Conservez vos livrets populaires, et vos forces militantes, pour les législatives.

Bon, je sais, la vérité ne sort pas de la bouche des enfants. Mais sur ce coup là, mon fils, tu n'as peut-être pas tout à fait tort. La gauche de la gauche, elle ferait bien d'y réfléchir à deux fois avant de se jeter dans l'arène.

Lundi 23 Octobre 2006 - 18:35
Christophe Rudelle
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