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Complots capitaux : 18 nouvelles au bon goût de parano

Dans Complots capitaux (à paraître au Cherche midi le 15 mai 2008), Olivier Delcroix et 17 auteurs ont exploré l'imaginaire conspirationniste dans une série de nouvelles dévoilant les secrets du trésor des Templiers, de l'assassinat de Kennedy, de la Guerre des Etoiles... ou encore un mai 68 revu et comploté par Jérôme Leroy que Marianne2 vous livre en exclusivité.





Azimut 68, Jérôme Leroy

Mes plus vifs remerciements à
A. L. Dominique, Georges Simenon,
John Le Carré et Frederick Forsyth.


1. Phnom Penh, grand stade, 1er septembre 1966.

De tout coeur, je remercie Son Altesse Royale le prince Norodom Sihanouk de nous réserver un accueil aussi magnifique dans sa noble capitale. En même temps, je remercie le peuple khmer de m'apporter cet extraordinaire témoignage de sa généreuse confiance, ainsi que de l'amitié profonde qui unit nos deux pays. » Dans la foule des Cambodgiens, ivres de joie, l'agent de la CIA en mission spéciale, Bill Spread, s'épongea le front avant de remettre son mouchoir dans une poche de son costume de lin trempé par la sueur. Ce coup-ci, les Frenchies poussaient vraiment le bouchontrop loin. Et leur général prétentieux, là, il se prenait pour qui ? À quelques centaines de kilomètres de là, les boys se faisaient hacher menu au Viêt Nam pour empêcher les Rouges de dominer le monde libre, et l'autre grand con, là, sous l'auvent, avec son képi, ses bras en V, il venait chier dans les bottes de l'Amérique. Bill Spread avala un cachet de méthédrine et prêta de nouveau attention au discours :
C'est pourquoi, tandis que votre pays parvenait à sauvegarder son corps et son âme parce qu'il restait maître chez lui, on vit l'autorité politique et militaire des États-Unis s'installer à son tour au Viêt Nam du Sud et, du même coup, la guerre s'y ranimer sous la forme d'une résistance nationale. Ben, voyons...

Bill Spread se souvenait d'avoir assisté à une conversation entre Roosevelt et le chef de l'OSS, l'ancêtre de la CIA, William Donovan, plus de vingt ans auparavant. C'était dans le bureau Ovale. Le Président était mourant. Mourant et lumineux. Il traçait les grandes lignes de l'après-guerre avec des gestes fatigués, depuis son fauteuil roulant. Voix faible, exténuée. Il avait déjà tout donné à Yalta, entre un Churchill ivre mort qui tétait une fiasque de gin sans la moindre discrétion et un Staline qui pétait la forme, qui tenait Berlin et les restes du système nazi entre ses mains, comme un fruit pourri qu'il évitait de trop presser pour ne pas maculer son uniforme de maréchal, de Petit Père des peuples, de lumière du Communisme.

« La France le dit au nom de son expérience et de son désintéressement. Elle le dit en raison de l'oeuvre qu'elle a accomplie naguère dans cette région de l'Asie, des liens qu'elle y a conservés, de l'intérêt qu'elle continue de porter aux peuples qui y vivent et dont elle sait que ceux-ci le lui rendent. Elle le dit à cause de l'amitié exceptionnelle et deux fois séculaire que, d'autre part, elle porte à l'Amérique, de l'idée que, jusqu'à présent elle s'en était faite, comme celle-ci se la faisait d'elle-même, savoir celle d'un pays champion de la conception suivant laquelle il faut laisser les peuples disposer à leur façon de leur propre destin. »

Bull shit ! De Gaulle n'était pas là, à Yalta. Il n'empêchait : Roosevelt avait raison. Ce militaire français était tenu par les cocos, c'était un dictateur arrogant, et depuis qu'il avait sa bombe atomique, il ne se sentait plus. Bordel de merde, il fallait le stopper. Et vite. Ce n'était pas faute d'avoir essayé, pourtant... Qu'est-ce qu'il avait dit, le président Roosevelt, déjà, ce jour-là, pendant que Donovan lui épongeait son front trempé par la fièvre ? : « De Gaulle nous baisera. Il se 15 prend pour Napoléon. Il croit que la France est encore une grande puissance. C'est notre talon d'Achille à l'Ouest. Foutez-lui le boxon dans ses colonies, humiliez-le, arrangez-vous pour qu'il se brouille avec ses alliés cocos dans son gouvernement provisoire de dingues. Vous vous rendez compte, bordel de merde, qu'ils sont en train de faire une sécurité sociale et de nationaliser tout le crédit et le secteur des transports ? Nom de Dieu, je n'ai pas besoin d'une nouvelle république soviétique avec une façade atlantique ! »
Ni Spread, ni Donovan, ni la secrétaire qui prenait en sténo dans la célèbre pièce aux murs vérifiés et nettoyés quotidiennement de tout micro par les experts du Secret Service n'étaient habitués à de tels écarts de langage chez Roosevelt. Franklin Delano, d'habitude, c'était plutôt l'humour, la courtoisie européenne, une espèce de placidité batave. C'était aussi une vision messianique de la Pax Americana et rien ne devait s'y opposer. Il avait vaincu Hitler, Hirohito avait déjà un genou en terre. Il n'y aurait plus que Staline pour le combat final du Bien et du Mal. Pas question que cet apprenti dictateur en képi vienne s'interposer avec ses discours prétentieux sur l'histoire millénaire de son pays. Un pays qui s'était effondré en trois semaines au début de la guerre.
Le Président avait toussé, craché. Il allait mourir dans quelques jours. Il le savait. Son corps semblait secoué par les tempêtes de la tuberculose osseuse et de toutes les saloperies auto-immunes qu'il traînait depuis vingt ans sous son costume en tweed de chez Brook's et son plaid acheté dans une boutique de luxe de la Cinquième Avenue, spécialisée dans la laine d'Écosse.
Le Président avait raison, bien sûr. Ce pochard de Churchill avait sauvé la mise de De Gaulle à Yalta, alors qu'on aurait pu faire un deal avec des couilles molles de Vichy comme Darlan ou ce Giraud qui se prenait pour Fanfan la Tulipe. Mais, non, de Gaulle, encore de Gaulle, toujours de Gaulle. Et l'Amérique était emmerdée comme jamais.

Bill Spread fut bousculé par un mouvement de foule. Les niakoués puaient la sueur et ils étaient complètement hystériques. Le Cambodge avait un ciel bleu comme l'espoir. Les moussons n'étaient pas encore arrivées. Ce général d'opérette avait la baraka. Il avait toujours eu la baraka. Un temps superbe pour leur raconter ses conneries sur la liberté des peuples. Quand William Donovan avait donné son feu vert pour en finir avec de Gaulle, Bill Spread avait été aux premières loges. Truman, l'ex-vice-président, avait repris à son compte l'obsession de Roosevelt décédé. Spread avait été chargé de déstabiliser le grand con à képi, l'arrogant galonné, otage des communistes dès 1944. Corrompre quelques députés de la SFIO et quelques ministres MRP avait été une promenade de santé. Ça avait été marrant, même. Ils avaient tous quelque chose à se reprocher. Spread se souvenait particulièrement de ce sénateur de la Manche, pris en train de se faire pomper le noeud par un ancien journaliste de Je suis partout, dans une pissotière du boulevard Richard-Lenoir. La petite pute collabo se refaisait une virginité en suçant du démocrate-chrétien. Il avait voulu faire le malin avec Spread. Cette petite tarlouze avait même sorti une lame que Spread lui avait retournée dans la gorge sous l'oeil horrifié du sénateur, la queue flaccide pendant par la braguette.
« Faudrait voir à fermer ta gueule, sénateur, et à convaincre tes potes que de Gaulle, c'est pas bon pour la santé de ton pays ni pour ta réputation auprès de tes paroissiens. Tu sais que j'ai libéré Saint-Lô, ducon, il y a deux ans ? Alors ce n'est pas pour laisser les cocos faire la loi chez des branquignols dans votre genre. » Spread aimait bien le mot branquignol qu'il avait appris dans des bars du XIVe arrondissement où il avait sympathisé avec un petit mec à casquette qui s'appelait Michel Audiard, qui buvait du beaujolais comme du petit-lait et qui l'avait rencardé, comme il disait, sur le goût de certains parlementaires pour le cigare à moustache. Le sénateur démocrate-chrétien s'était lentement effondré dans la vespasienne, en piaulant comme un môme. Spread avait appris par la suite que l'enquête sur la mort de la petite tante collabo de la pissotière avait été confiée à un flic qui n'habitait pas loin, un cador de la police judiciaire, un certain commissaire Maigret. Il était remonté assez haut, le poulet d'élite, mais la raison d'État l'avait emporté. Retraite anticipée dans un bled paumé de la Loire, Meung, ou quelque chose comme ça. Et de Gaulle s'était barré. Écoeuré par la lâcheté de ces vieux politicards sur le retour. Victoire totale. Il avait été beaucoup plus facile de manoeuvrer les nazes de la IVe République, tellement nazes, d'ailleurs, qu'il avait fallu aller les aider après Diên Biên Phu et que c'était pour ça que les petits gars se faisaient trouer le cul par le
Viêt-cong en ce moment même. Et puis l'Algérie. On s'était dit que c'était tout bénef. Les Français allaient s'enliser dans une guerre pourrie et perdre ce qu'il leur restait d'Empire.
Mais en fait, ça avait été une putain de catastrophe, l'Algérie ! Parce qu'ils l'avaient fait revenir leur de Gaulle, ces trouillards de Français. Spread et la CIA avaient eu beau filer un coup de main à l'OAS, en 61-62, le Chacal, leur agent d'élite, s'était montré au-dessous de tout. Il avait raté de Gaulle au mont Valérien et avait foiré l'attentat du Petit-Clamart en manipulant un mélange de saint-cyriens romantiques et de truands incompétents. Un fiasco. On ne devrait jamais sous-traiter. Jamais. Ensuite Allen Dulles avait remplacé William Donovan mais la mission sacrée restait la même. De Gaulle, c'était Castro en Europe, un rouge nationaliste qui s'ignorait, un maniaque de l'indépendance nationale et de la grandeur de la France. Il fallait le buter.
Depuis qu'il s'était fait élire au suffrage universel, l'année précédente, il n'était plus tenable. Sa bombe atomique, sa sortie de l'OTAN, ses risettes aux non-alignés, les Castro, les Tito, les Mao. Il fallait en finir. Une fois pour toutes. Lui refaire le coup de l'OAS. Un bon attentat. Une bombe dans sa tronche. Éparpiller le galonné. L'envoyer au terminus des prétentieux, au Walhalla des mégalos.

De Gaulle avait fini de parler. Il agitait ses grands bras. La foule exultait. La chaleur devenait intenable. Spread fut embrassé à pleine bouche par une Cambodgienne qui puait le poisson pourri. Rien que pour ça, de Gaulle paierait.



2. Lisbonne, 5 janvier 1967, bar « O Fragil », Bairro Alto.

Géo Paquet, alias le Gorille, entra dans le bar enfumé. La chanteuse de fado disait le malheur des amours perdues, mais le Gorille n'en avait rien à battre. Il alluma une Muratti et commanda une eau pétillante. Le Vieux l'engueulerait, mais ses potes du SDECE comprendraient. C'était une affaire d'honneur. Il voulait la tête d'Alfred Poliakov. Cela faisait deux jours qu'il le traquait, jouant au chat et à la souris dans tous les quartiers de la capitale portugaise, de la Baixa avec ses rues en damiers aux circonvolutions blanches de l'Alfama.

Géo avait pris un avion pour Lisbonne dès qu'il avait su par un honorable correspondant portugais que Poliakov, un tueur émérite du KGB, un seigneur de l'ombre du Premier Directoire, se trouvait là pour un congrès de l'IOS, une association internationale d'étudiants manipulés à qui mieux mieux par tous les services secrets de la planète. Avec une mention spéciale pour la CIA et le KGB qui essayaient de recruter la jeunesse diplômée du monde entier. Les guerres se gagnaient aussi dans les têtes. Trois mois plus tôt, Poliakov avait buté le meilleur pote de Géo à Berlin, un ancien de chez de Lattre et Malraux, lors d'un échange d'agents qui avait mal tourné, à Check Point Charlie. Une embuscade à la con et les Amerloques qui n'avaient pas levé le petit doigt pendant que les Vopos sous le commandement de Poliakov ouvraient le feu sans sommation et faisaient foirer l'échange. Le Gorille avait vu son ami s'effondrer sous les rafales et tomber lentement. Il lui était revenu les images des combats si meurtriers de la brigade Alsace-Lorraine, dans les Vosges, quand les copains, gaullistes et communistes sans distinction, mouraient par dizaines. La prise de Dannemarie, ça avait été quelque chose. Même temps de merde. Même hiver glacial. Mais les choses étaient plus claires. Les nazis d'un côté et les Alliés de l'autre. Là, on ne savait plus. Les Américains l'avaient laissé se démerder et il n'avait pu compter que sur l'aide de George Smiley, une vieille connaissance de l'Intelligence Service, rencontrée dans la Résistance, un Rosbif, mais un Rosbif plutôt classe, un habitué de ce genre d'échange, comme en 61, avec cette célèbre affaire dite de « l'espion qui venait du froid ». Géo avait juste eu le temps de sortir son 11.43 et de vider un chargeur pour couvrir sa fuite et celle de Smiley. Une bastos est-allemande lui avait entamé le cuir chevelu et il avait repris son souffle, accroupi contre une Studebaker Hawk Gran Turismo pendant que l'Angliche s'esquivait dans l'air glacé. Géo avait regardé le sang de son crâne perler sur la neige et la vapeur glacée de son haleine faire de petits nuages éphémères dans la nuit. Il revoyait Poliakov et les Vopos s'approcher du corps de son pote qui rampait vers la ligne de démarcation, il revoyait Poliakov s'agenouiller, il revoyait Poliakov appliquer son Tokarev sur la nuque du blessé, il revoyait Poliakov tirer, un bruit étouffé, obscène comme une flatulence, et le corps de son camarade s'immobiliser définitivement après un dernier soubresaut. « Apportez-moi la tête d'Alfred Poliakov ! » murmura le Gorille dans une prière au dieu des barbouzes.

D'après son honorable correspondant, Poliakov avait pris ses habitudes au « Fragil ». Le tchékiste aimait le fado. Les putes aussi, d'ailleurs, qui envahissaient toutes les nuits les rues du Bairro Alto malgré le puritanisme de la dictature salazariste. Poliakov s'amenait en général avec une ou deux plantureuses Angolaises, chaque soir depuis le début du congrès de l'IOS. Vingt-deux heures. Géo écrasa sa Murati, fit pivoter sa lourde carcasse sur le tabouret du bar. En un coup d'oeil, il comprit qu'il était dans la mouscaille. Ce n'était pas Poliakov qui venait d'entrer dans
« O Fragil », mais deux sbires qui puaient les porteflingues kaguébistes à plein nez. Un grand, un petit. Cinquante ans pour le grand, la trentaine pour le petit. Le petit avec une calvitie précoce et une tache de vin bizarre sur le crâne.
Le grand avec un corps qui dégageait une incroyable impression de force sous le costume mal taillé. Ils l'avaient repéré. Ils allaient tirer dans le tas. Géo voulut éviter le carnage. Il fila vers les toilettes. Une arrière-cour. La lune. Une température beaucoup plus douce qu'à Berlin.
Mourir à Lisbonne sur un air de fado. Il avait vu pire, comme fin dans le monde des hommes de l'ombre. Il s'efforça de calmer sa respiration et vissa un réducteur de son sur le canon de son 11.43. Les deux gusses avancèrent prudemment dans l'obscurité. Géo décida de jouer le tout pour le tout. Il appliqua son 11.43 sur la tempe du grand et lui fit exploser la tête. Pratiquement à bout touchant. Puis il abattit le canon sur le poignet du petit gros. Il y eut un bruit d'os brisé et de flingue qui tombe sur le pavé. Géo le repoussa contre le mur en planches de la tinette, dans un angle qui les masquait à d'éventuels clients désireux d'aller se soulager aux cagoinces. Il appuya le canon sous le menton du petit gros. La lune éclairait étrangement la tache de vin sur son crâne.
- Tu entraves le français, mon gars ?
- Da, enfin si vous n'utilisez pas trop de... Comment dites-vous ça ? D'argot...
- C'est quoi, ton blaze ?
- Mon nom, vous voulez dire ? Gorbatchev, Mikhaïl Gorbatchev.
- Et lui, là, fit Géo en désignant le cadavre à la tête éclatée.
- Spiridon Poutine. Merde ! Il a un fils de quinze ans que j'ai encore vu il y a une semaine ! Pauvre petit Vladimir...
- Ta gueule, Mikhaïl ! Mon pote tué par Poliakov avait aussi des enfants. Alors, tu vas pas me couiner dans les esgourdes. Il est où, Poliakov ?
- Il est reparti à Moscou par le vol de 16 heures. Il nous a laissé comme consigne de vous...
- Ça va, j'ai compris. Mais pourquoi il est reparti, Poliakov ? Je croyais qu'il était à Lisbonne pour noyauter le congrès de l'IOS.
- Eh bah, on a raté notre coup dans les grandes largeurs. La CIA est passée avant nous. Ils déversent tellement de pognon qu'on n'a pas pu suivre, comme vous dites au poker.
- Pour qui ? Et pour quoi ? Toute cette thune...
- À votre place, je ferais gaffe. L'argent va essentiellement pour des étudiants français et allemands de l'Ouest. Un certain Bill Spread a même pris des contacts directs avec un mec qui se fait fort de foutre de Gaulle en l'air par des manifs et des grèves d'ici un an à dix-huit mois.
- Je trouve que tu t'allonges un peu vite, mon petit Mikhaïl. T'essaierais pas de m'intoxiquer, dis, enflure ?
Gorbatchev soupira et se massa le poignet :
- Je n'aime pas plus Poliakov que vous. Ces types sont des psychopathes. Je rêve d'un autre destin pour l'Union soviétique. Si un jour l'occasion se présente...
- Bon, je m'en tamponne le coquillard de tes scrupules. On va pas rester toute la nuit aux chiottes, ça va finir par jaser. Alors c'est qui, ce mec qui veut culbuter le général avec le pognon des Amerloques ?
- Un rouquin. Un Franco-Allemand. Étudiant à Nanterre.
- T'as son nom ?
- Cohn-Bendit, je crois. Daniel Cohn-Bendit.



3. Colombey-les-Deux-Églises, La Boisserie, 13 février 1967.

- Mais enfin, Malraux, ce sont des billevesées. J'ai autre chose à craindre que ce péril jeune, non ? dit le Général, assis dans son fauteuil club et caressant Ringo de Balmalon, son superbe chartreux qui ronronnait voluptueusement.
La neige enveloppait la Boisserie. Toutes les routes de la Haute-Marne étaient coupées et pourtant, Malraux, conduit par Géo Paquet, avait réussi à passer. Il faut dire que le Gorille était un chauffeur hors pair. Dans le salon, les trois hommes fumaient. Le Général avait fait ouvrir une bouteille de Drappier, son champagne préféré. Un Zéro Dosage. Mono cépage. Un délice.
- Mon général, vous savez comme moi que les Américains nous en veulent à un point difficilement imaginable. Notre stratégie nucléaire « tous azimuts », notre politique arabe, et puis vous êtes en train de reprendre la main sur le plan intérieur. Votre idée de la participation, c'est la troisième voie dont nous avons toujours rêvé. Il faut penser à un rapprochement avec le Parti communiste. J'en ai parlé à Duclos, il est du même avis. C'est le seul moyen de contrer les technocrates de Pompidou, le seul moyen de sauver le gaullisme...
- Les communistes, tout de même, Malraux...
- Vous savez bien qu'entre les communistes et nous, il n'y a rien. La France de demain, vous la voyez avec des Giscard, des Pompidou, des Lecanuet, mon général ? Tous atlantistes jusqu'à la moelle. Non, il faut les contrer très vite. Jouer sur leur terrain. Allez vers la jeunesse, faites comme Mao, feu sur le Quartier général ! Ne laissez pas ce... ce comment s'appelle-t-il déjà, Paquet ?
- Cohn-Bendit, monsieur le ministre.
- Ne laissez pas ce Cohn-Bendit vous voler la vedette, je vous en conjure, mon général.
- Paquet, vous m'offrez une de vos Muratti ? demanda de Gaulle
- Bien sûr, mon général, dit Géo en se levant à demi et en tendant ses cigarettes italiennes.
Malraux était dévoré par les tics et continuait de parler :
- La révolution culturelle, mon général. La révolution culturelle pour éviter la confiscation du gaullisme comme Mao est en train d'éviter la confiscation du maoïsme.
- Vous en pensez quoi, Paquet ? Je n'oublie pas que c'est un peu grâce à vous que j'ai retrouvé le pouvoir en 58...
- Je ne suis qu'un exécutant, mon général, je...
L'explosion qui vint du dehors ébranla toute la Boisserie. Ringo de Balmalon quitta les genoux du Général et alla se réfugier sous la table basse. Malraux renversa son Drappier sur son pantalon et Géo se précipita dehors. La DS du général était en flammes.
Bill Spread évidemment, songea Géo. Il n'avait même pas la patience d'attendre que sa marionnette rouquine se mette en branle.
- Yvonne n'a rien... dit le Général qui était sorti à son tour alors que les premiers gardes du corps s'activaient autour de la voiture avec des extincteurs.
- J'en suis heureux, mon général, mais il va falloir redoubler d'attention.
- Certainement, Paquet, certainement. Mais votre Cohn-Bendit, je n'y crois pas vraiment. Malraux s'exalte vite, vous savez. Comme tous les génies. Allez, rentrons, voulez-vous, il fait décidément très froid.



4. Épilogue.

Le Général refusa que l'on fît la moindre publicité autour de cet attentat. Si Bill Spread rata son coup contre de Gaulle ce jour là, il en réussit un autre de toute beauté, un peu plus d'un an plus tard. Le 9 mars 1968, un DC3 du GLAM s'écrasa à Takamaka, sur l'île de la Réunion, arrachant une ligne à haute tension et entraînant ainsi une panne de courant générale. À bord, se trouvait le général Charles Ailleret, chef d'état-major et père de la stratégie nucléaire « tous azimuts ». Et le 22 mars de la même année, un certain Daniel Cohn-Bendit choisit cette date pour créer un mouvement du même nom à l'origine de ce qu'il est convenu d'appeler la révolution de Mai 1968 De Gaulle ne reprendra jamais tout à fait la main. Il démissionnera le 29 avril 1969 après un échec référendaire.
Le lendemain, Bill Spread fut décoré de la Silver Star par le président Nixon lui-même dans le bureau Ovale. Un bref instant, le vieil espion crut voir le fantôme de Roosevelt qui lui souriait, depuis son fauteuil roulant.

Dimanche 18 Mai 2008 - 18:50
Propos recueillis par Sylvain Lapoix
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