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TRIBUNES

Berlusconi, rien ne l'arrêtera

Partie 2/2

Par Christophe Ventura, membre d'Attac France et de l'association Mémoire des luttes, qui tente d'expliquer le sens des dernières décisions du chef d'État italien. Selon lui, elles relèvent d'un projet politique général, et de fait, assez inquiétant.



Rhétorique économique patriotique (Alitalia et critiques de la Banque centrale européenne) ; ouverture d’un marché de l’éducation ; mobilisation du secteur patronal ; stigmatisation de la figure de l’immigré ; renforcement de la libéralisation du travail et de la mise en concurrence des travailleurs ; enrichissement des catégories les plus aisées ; encadrement idéologique et soumission de la population aux logiques privées et de compétitivité (médias et éducation) ; recours test au tout-sécuritaire (armée dans l’espace public) : tels sont les axes d’un nouveau type de régime politique national. Ce mélange de néo-bonapartisme politique et social puise dans les registres de la personnalisation de l’exercice du pouvoir, de l’autoritarisme, de la répression et de la réaction, ainsi que du nationalisme libéral économique intégré au cadre de fonctionnement de l’Union européenne et au capitalisme mondialisé.

Sur ce dernier point, il convient de mentionner une autre proposition, tout à fait symptomatique, du ministre Tremonti faite le 6 juillet à la veille du Conseil Ecofin (réunion des ministres de l’économie et des finances de l’UE) dans le cadre d’un discours virulent contre la spéculation financière (s’appuyant sur des déclarations du pape Benoît XVI), le «globalisme» et l’invasion des marchandises chinoises : la création d’une taxe sur les superprofits des géants pétroliers, des banques et des assurances, désormais appelée taxe Robin (des Bois) dans les médias italiens - proposition ensuite reprise par Silvio Berlusconi lors de la réunion du G8 au Japon. Le gouvernement récupère ainsi, sur le mode démagogique et au nom d’une prétendue défense du peuple contre les excès des marchés, la référence symbolique à la taxe Tobin promue par le mouvement altermondialiste contre le capitalisme financier et pour le financement du développement.
Silvio Berlusconi, dont on voit bien à travers son programme réel à quel point il se soucie des intérêts des catégories populaires, fait ainsi diversion et pratique, de manière structurelle et avec la collaboration d’un énorme appareil médiatique, la politique de l’effet d’annonce.

Silvio Berlusconi - cc flickr alessio85
Silvio Berlusconi - cc flickr alessio85
Une communication d'Etat privée
Ce régime est singulier. Il emprunte au néolibéralisme ses logiques de soumission de la société aux impératifs de l’économie et des marchés, et au patriotisme conservateur un discours de type nationaliste censé flatter et rassurer les classes moyennes et la petite bourgeoisie. Il impulse également une forte mobilisation sécuritaire des institutions de l’Etat qui doit permettre, le cas échéant, le contrôle de la société et d’éventuels débordements sociaux (1). Enfin, par une «communication d’Etat privée» rendue possible par la main mise de Silvio Berlusconi sur les médias, il développe une «privatisation de l’espace public» - selon l’expression de Marco Revelli, professeur de sciences politiques à l’Université du Piémont - afin de mieux le contrôler et le manipuler.
Dans un contexte de ralentissement économique (2) et d’explosion des inégalités sociales - amplifiés par l’onde de choc de la triple crise financière, énergétique, et alimentaire mondiale - l’offensive berlusconienne pourrait témoigner d’une évolution plus générale des formes du néolibéralisme en Europe : plus national, plus intimement géré par un Etat aux tendances répressives, et conduit par un exécutif fort, dans le cadre d’une «démocratie limitée» (3). Cela à l’heure où le capitalisme malade ampute - pour la première fois depuis des décennies - les gains de plusieurs fractions des classes dominantes et dirigeantes nationales (4), et où il sécrète toujours plus de pauvreté, de mécontentements sociaux, de remises en cause intellectuelles, de concurrence entre les salariés, les travailleurs pauvres et les exclus du travail, etc.

Des convergences avec le sarkozysme

Recomposition/reconfiguration de bourgeoisies nationales ou d’intérêts de classes bourgeois nationaux dans le cours de la mondialisation ? Il serait aventureux de tirer des conclusions trop hâtives. Néanmoins, ce type de pouvoir, dont on voit les convergences avec le sarkozysme et les politiques de l’Union européenne, confirme que, tout en approfondissant le cours marchand et destructeur de la mondialisation, les élites européennes ne se situent plus dans les perspectives des années 1990 et du début des années 2000. Elles n’appliqueront plus tout à fait le même néolibéralisme, ni de la même manière.
Il faut remonter aux années 1930 pour trouver une référence historique soutenant la comparaison avec l’ampleur de la crise actuelle du capitalisme. Il ne serait pas sérieux de voir dans l’émergence du « sarkoberlusconisme » la répétition de la montée du néo-fascisme en Europe. Pour autant, ce phénomène est significatif d’une nouvelle tendance autoritaire au sein d’élites européennes aux prises avec un modèle en crise auquel elles n’ont pas d’alternatives à opposer du fait de sa faillite économique, financière, sociale et morale.
Le régime « sarkoberlusconiste » confirme aussi, malgré lui, l’urgente nécessité d’organiser une riposte politique et sociale progressiste et démocratique qui peut s’appuyer sur la crise de ce modèle néolibéral. Celle-ci est désormais patente, au point de diviser les classes dominantes. Une nouvelle situation historique s’ouvre.

(1) La question mériterait une analyse plus poussée, mais rien ne permet, à ce stade, de qualifier ce régime de «néo-fascisant» malgré sa capacité à intégrer des composantes revendicatives de la droite réactionnaire et post-fasciste. En effet, le pouvoir berlusconien ne s’inscrit pas - bien au contraire et c’est cela qui lui confère son originalité - dans la tradition intellectuelle et politique de l’anti-libéralisme politique et économique qui a forgé l’idéologie et l’action étatique fascistes.

(2) La production industrielle italienne a baissé de 4,4% par rapport à juin 2007 et la croissance stagnait à 0,1% en mai 2008 (La Repubblica, 7 août 2008).

(3) «Dans laquelle la répartition du travail et des richesses, de même que la monnaie, seraient entièrement soustraites à la sphère politique et aux aléas électoraux». Lire Alain Supiot, «L’Europe gagnée par l’économie communiste de marché», Revue du Mauss permanente, 30 janvier 2008

(4) L’augmentation du nombre de scandales financiers et de corruption en Europe au sein des banques, des multinationales, des syndicats patronaux, etc., traduit l’existence de conflits d’intérêts nouveaux entre actionnaires, financiers et managers. (Lire Pierre Rimbert, «Les élites, la crise et le macaroni de Mauss» dans Le Monde diplomatique, août 2008.)


Retrouvez la première partie de cette analyse, cliquez ici.




Pour visiter le site de l'association Mémoire des luttes, cliquez ici.

Vendredi 15 Août 2008 - 10:58
Christophe Ventura
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