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Aucun de mes amis de gauche ne vote Ségolène…

Par Victor Muller, Chef d’entreprise, Villejuif (Val-de-Marne).
Je ne connais pas, parmi mes proches ayant une sensibilité politique de gauche, une femme ou un homme qui souhaite que Ségolène Royal soit la candidate du Parti Socialiste en 2007. Voilà un constat surprenant au regard des sondages d’opinion publiés depuis un an.



Je ne connais pas, parmi mes proches ayant une sensibilité politique de gauche, une femme ou un homme qui souhaite que Ségolène Royal soit la candidate du Parti Socialiste en 2007. Voilà un constat surprenant auregard des sondages d’opinion publiés depuis un an.

Parmi mes relations à droite, je dois avouer que beaucoup pensent, et je ne doute pas de leur sincérité, qu’elle serait une candidate de qualité. Certains m’expliquent même que leurs épouses l’apprécient beaucoup et sont prêtes à franchir le Rubicon pour élire Ségolène Royal. Je dois le rappeler, je cite là des propos d’électeurs de droite.

A gauche, quelques militants socialistes s’excusent presque d’envisager de voter pour Ségolène Royal parce qu’elle est la mieux placée dans les sondages. La raison les conduit, pour battre la droite, à être unis derrière celui ou celle qui a le plus de chance de faire gagner la gauche. Une anecdote intéressante, les mêmes confient souvent en aparté qu’ils ne sont pas sûrs qu’elle tiendra la distance d’une campagne dure face à Nicolas Sarkozy, Jean-Marie Le Pen et François Bayrou.

Et là, mon caractère cartésien appelle au secours et souhaite quelques éléments d’explication. Une situation aussi ubuesque en apparence doit avoir quelques fondements rationnels. Je ne sais pas si l’habitus de la candidate favorite des sondages depuis un an est à droite, mais j’ai la certitude qu’elle postule à être la candidate du Parti Socialiste et que sa principale tâche consistera, pour passer le premier tour des présidentielles, à réunir son camp. Et son camp, c’est la gauche. Sauf à penser que les clivages politiques traditionnels ont soudainement disparus en France, chose à laquelle je ne souscris pas, la rationalité ne plaide pas pour la désignation de Ségolène Royal pour représenter le Parti Socialiste en 2007. J’entends déjà les lecteurs m’opposer l’argument de l’habitus de Laurent Fabius et de Dominique Strauss-Kahn. Je le leur concède volontiers. Mais ces derniers mois, les deux outsiders des sondages ne se sont pas arrêtés à l’apparence. Le contexte aidant, ils ont dû se découvrir. Et ils parlent de Politique. Ils se positionnent de plus en plus autour de programmes et de propositions. Ils incarnent désormais, chacun dans son registre, deux orientations différentes et bien réelles de la gauche française. Là où, avec méthode et application, Ségolène Royal s’installe sur la forme et se montre tous les jours plus discrète sur le fond, les deux candidats qui ne semblent plus rien avoir à perdre à la lecture des sondages se déploient en toute liberté dans le terrain vague médiatique de la candidate. Cet espace politique est en déshérence car, jusqu’à ce jour, la démarche de Ségolène Royal se situe résolument ailleurs. Elle se construit une image réformatrice de femme libre et revendique une modernité politique en usant et abusant de toutes les ficelles des techniques de communication. Le résultat semble satisfaisant. Elle est perçue par les observateurs politiques comme une adepte du parler vrai, briseuse de tabous.

En défendant l’ordre juste, le social et le national, elle affiche des slogans inhabituels dans la bouche d’un candidat socialiste à l’élection présidentielle. En tenant des propos traditionnellement portés par la droite dure et en se revendiquant à gauche depuis toujours, Ségolène Royal pense certainement au succès de son prédécesseur à l’Elysée. Elle est le miroir parfait de Jacques Chirac, son pendant naturel sur l’échiquier politique. Lui se revendiquait à droite en tenant des discours considérés comme de gauche. Elle parle le langage de la droite en se réclamant femme de gauche. En s’inscrivant ainsi dans la continuité de Jacques Chirac, elle s’appuie sur le conservatisme politique des français pour s’imposer dans les sondages. Les français s’amusent et ne sont pas dupes des commentaires avertis d’une grande partie de la presse politique qui vantent sa modernité. Et c’est là que l’analyse politique reprend du sens. La recette magique de Ségolène Royal est simple : l’esprit plan-plan français sous-tend le succès de la candidate dans les sondages. Elle rassure. Au Parti Socialiste, cette hypothèse est déjà vérifiée. La championne des sondages a le soutien de toutes les fédérations les plus conservatrices du Parti. Tous les vieux caciques bien en place dans les fédérations des Bouches du Rhône, du Nord, de l’Hérault ont rapidement cherché à assurer leurs arrières. Depuis des années, le faible pouvoir central du secrétaire national encourage la reconstitution des féodalités historiques de la SFIO. La réussite de Ségolène Royal n’est pas le triomphe annoncé de la créativité et de la rénovation.

Certes, Arnaud Montebourg insuffle la fougue et l’ambition. Tandis que Jean-Noël Guérini, Pierre Mauroy et Georges Frêche apportent les voix. L’attelage est parfait pour faire émerger un nouveau parti socialiste. Est-ce pour autant un Parti rénové ou réformé ? Non, le mot réforme tant galvaudé signifie autre chose. La nécessaire réforme appelle un vrai débat au sein du Parti. Un débat de fond qui aurait dû être mené et tranché une première fois par les socialistes au congrès de Dijon en novembre 2002 après l’échec de Lionel Jospin au premier tour des présidentielles en avril 2002. Il ne l’a pas été au nom de la sacro-sainte union contre la droite et contre le danger de l’extrême-droite. Il aurait pu l’être une deuxième fois au congrès du Mans après la victoire du non au référendum de mai 2005. Il ne l’a pas été au nom de l’esprit de responsabilité des dirigeants du Parti, de la lutte contre les divisions internes et les querelles d’égo. Grâce à une réécriture rapide et opportuniste de l’histoire, les socialistes découvraient au Mans qu’avoir voté oui ou non au référendum n’avait pas d’importance et que les socialistes défendaient en réalité depuis toujours le même projet européen.

Je crois que le fossé qui sépare le Parti socialiste de son électorat est profond. Le décalage entre les français qui ont le cœur à gauche et les caciques de l’appareil est énorme. Cette poignée de cadres du Parti qui sont souvent d’illustres inconnus attachés depuis trop longtemps à des fonctions d’élus et qui pensent, à défaut de détenir la vérité, être mécaniquement reconduit au pouvoir par la simple loi de l’alternance. En réalité, ces gens-là ont perdu leurs convictions et confisquent la démocratie en paralysant son bon fonctionnement. Les candidatures multiples et l’extrême-droite au second tour, c’est eux ! La politique du rejet et de la peur n’a marché que sur le très court terme. Elle n’a conduit à rien de bon à moyen terme et les échéances dangereuses approchent. J’ose espérer que l’air frais apporté par les nouveaux adhérents à vingt euros suffira à ré-oxygéner le Parti socialiste en novembre 2006. J’ai parfois quelques doutes. Pourtant, il y a urgence. Pour gagner, le Parti socialiste, s’il en est encore capable, doit prendre des risques. Et prendre des risques, c’est d’abord faire des choix politiques clairs. Les présenter aux votes des Français en les défendant ardemment. Et les assumer une fois au gouvernement en cas de victoire.

Je propose deux scénarii de l’avenir : une lecture optimiste de la situation et une pessimiste. L’optimiste pour commencer. Les postures de Laurent Fabius et de Dominique Strauss-Kahn ouvrent aujourd’hui le débat tant attendu. Ils présentent tous les deux des perspectives politiques mobilisatrices pour la gauche dans les cinq ans. En cas de victoire, l’un et l’autre auront eu le mérite de susciter l’adhésion des français autour d’idées et porteront une ligne politique qu’ils pourront revendiquer dignement et à haute voix. La modernité, la vraie, est de mon point de vue dans la clarté du contrat proposé aux citoyens. Depuis l’élection de François Mitterrand en 1981, les élections se sont toujours jouées sur des engagements ambigus qui reposaient essentiellement sur la combativité de deux hommes, deux bêtes de la politique : François Mitterrand en 1988 et Jacques Chirac en 1995 et 2002. Mais les idées politiques, celles qui enrichissent les débats, qui permettent d’éclairer le choix des électeurs ont pâti de cette situation. Je soutiens que le candidat socialiste doit faire émerger un grand dessein pour la France. Le désir d’avenir, au delà de la belle formule imaginée par un brillant expert en communication, est celui qui réunit un peuple autour d’un projet pendant le temps d’un mandat. Je parle ici d’une vision de la société qui sera proposée au français et qui créera un élan. Qui redonnera confiance aux citoyens pour affronter les grands problèmes de notre époque. Ainsi se reconstruira la démocratie de façon durable. La gauche, la France et l’Europe ont besoin d’un positionnement généreux et ambitieux. Les peuples le réclament et l’attendent.

Une lecture pessimiste m’oblige à revenir sur la stratégie de Ségolène Royal pendant cette première partie de campagne. En promettant, une fois au pouvoir, « l’ordre juste, l’autorité et la nation » comme devise qui guidera son action. En exacerbant le national et le social qui doivent marcher ensemble. Que veut-elle ? Dans quelle direction nous emmène-t-elle ? Est-ce compatible avec le projet des socialistes qu’elle affirme défendre par ailleurs ? Ces questions devront tôt ou tard être tranchées. Par des positions claires de la candidate sur les grands sujets de campagne. Il sera alors difficile de ne pas décevoir les uns ou les autres. En agitant des idées très éloignées de la famille socialiste et en choisissant des mots parfois empruntés aux heures sombres de notre histoire, Ségolène Royal prépare un breuvage qui nous promet, au delà de l’euphorie des sondages, une belle gueule de bois de lendemain d’élections présidentielles. Camarades, attention au risque d’accoutumance !
Lundi 23 Octobre 2006 - 06:00
Victor Müller
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Tags : agora, gauche, royal


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