|
||||||||||
|
Arrestation de Zola : qui est manipulé?Par Alain Léauthier. Notre envoyé spécial en Chine réagit vertement aux commentaires dubitatifs des internautes sur l'arrestation de notre blogueur Zola et tente d'expliquer la complexité de la superpuissance chinoise, loin des théories simplistes.
Il y a des baffes virtuelles qui se perdent. Jeudi, sur le coup des 21 heures, un internaute très inspiré laisse ce commentaire sur notre site : « Marianne est complice d’une manipulation ». En fin de journée, nous avons mis en ligne une nouvelle qui court depuis plusieurs heures, relayée par le site Global Voices Online : Zhou Shuguang alias Zola, un des blogueurs chinois les plus connus, collaborateur de Marianne2.fr pendant la durée des JO, a été arrêté par la police pendant quelques heures. Féru de high-tech et en possession d’un « smartphone » très pointu, le jeune homme a pu alerter ses amis, en direct, sur « Twitter », un réseau de « microblogging ». Et apparemment les policiers ne l’en ont pas empêché. C’en est trop pour tous les complotistes en tous genres, donneurs de leçons à la petite semaine, moralistes et redresseurs de torts patentés, constamment aux aguets sur le réseau, blancs chevaliers de l’Internet, dévoués à la cause de la Vérité qu’une presse corrompue et assoiffée de « coups » trahirait en permanence. Donc c’est clair et net : « Y a eu manip ! » Traduction : emporté par un égotisme excessif, que certains de ses collègues chinois ne se gênent au demeurant pas pour dénoncer, notre blogueur préféré aurait inventé de toutes pièces, ou du moins sérieusement embelli, « ce scénario à la James Bond », dixit un autre Internaute dont on appréciera ici l’actualité des références.
La suite des évènements lui donnera peut-être raison et nous devrons alors faire amende honorable. Avant de publier cette information, peut-être aurions nous du en effet prendre la route de Meitanba, la bourgade où demeure Zola, perdue quelque part dans le Hunan, province natale de Mao Zédong, située à un gros millier de kilomètres de la capitale. Peut-être aurions nous du contacter les autorités locales et nationales, connues pour leur goût de la transparence et leur disponibilité à l’égard de la presse étrangère, comme a pu le vérifier à son détriment, après quelques autres, John Ray, reporter de la télévision britannique ITN, interpellé et brutalisé mercredi par des policiers chinois alors qu’avec son caméraman Ben England, ils filmaient une brève manifestation pro-tibétaine dans l’enceinte olympique. Peut-être aurions nous du enfin demander humblement conseil à certains de nos amis Internautes toujours prompts à déceler la présence du Malin dans le malstrom continu d’informations qui se déverse sur la Toile. Visiblement certains d’entre eux disposent d’outils infaillibles pour déjouer faussaires et truqueurs. Bienheureux soient-ils. Vérifier l’information figure dans la charte des devoirs du journaliste et on ne saurait reprocher à nos lecteurs leur haut degré d’exigence, même s’il prend quelquefois la forme de la cabale systématique, nourrie de fiel, de mauvaise foi et de frustration rentrée. Les droits de l'homme ne sont pas la revendication numéro 1 du peuple chinois Par ailleurs, à moins d’être préparé à l’avance, comme la cuisine sous vide ou les dépêches de l’agence officielle chinoise Xinhua, le journalisme n’est pas une science exacte. Et la Chine de 2008 n’est pas un pays où les grilles de lectures simplistes et rassurantes permettent de comprendre et de rendre compte de la réalité. Explication supposée imparable des théoriciens de la manip : si l’Empire du Milieu était encore la dictature dénoncée par des médias atteint de sinophobie et d’européocentrisme, à l’heure qu’il est Zola croupirait au fond d’un cachot et personne ne pourrait s’inquiéter de son sort. Faut-il rappeler que de l’eau a coulé sous les ponts depuis l’époque des procès staliniens ou celle des horreurs de la Révolution culturelle, pour le coup gigantesque « manip » ourdie par Mao et son clan pour rétablir leur autorité au sein du Parti. L’ambition des dirigeants chinois aujourd’hui consiste à assurer la pérennité du PCC dans un pays où la voie du développement hyper capitaliste a engendré des inégalités abyssales, ouvrant d’innombrables brèches dans un système autrefois plus homogène parce que construit sur la pauvreté généralisée. Pour cela, non seulement il n’est pas utile mais en réalité impossible de réprimer brutalement tous ceux qui tracent leur sillon dans les marges, à moins qu’ils ne soient Tibétains, Ouigours ou présentent collectivement un vrai danger pour le pouvoir central. « A quoi et avec qui joue-t-on ?» s’interroge un autre Internaute, également dubitatif devant les mésaventures de Zola. Précisément : Zola et des milliers de Chinois jouent. Dans l’espace restreint des libertés que le PCC ne peut totalement contrôler, ils testent en permanence les limites de ce qui est possible et de ce qui ne l’est pas. C’est encore plus vrai dans cette période où les autorités, sans se menotter les mains, ne peuvent toutefois se permettre d’enfreindre trop massivement la « trêve démocratique » promise aux puissances occidentales. Chacun apprécie à sa manière la ligne jaune à ne pas franchir, évalue les risques encourus, sans garantie absolue de ne pas se tromper. Dans le doute, plusieurs dissidents ont préféré s’éloigner de Pékin. D’autres, tel Hu Jia, sont en prison. D’autres encore parlent à la presse, à Marianne notamment. Tous ne sont pas d’accord entre eux. Tous ne font pas de la question des Droits de l’Homme l’Alpha et l’Oméga de leur démarche, convaincus qu’elle ne correspond pas nécessairement à l’ordre des priorités revendicatives du peuple chinois. Mais tous aident à questionner sans œillères la nature complexe de la nouvelle superpuissance et méritent un peu mieux que les procès en sorcellerie dont se délectent, confortablement installés derrière leurs « ordis » quelques Internautes, heureusement intellectuellement très fatigués et peu nombreux. Vendredi 15 Août 2008 - 10:49
Alain Léauthier
Lu 5809 fois
Vos réactions
Dans la même rubrique
|
|||||||||
|
© Marianne2, droits de reproduction réservés - Marianne - 32, rue René Boulanger - 75484 Paris cedex 10 - Tel : +33 (0)1 53 72 29 00 - Fax : +33 (0)1 53 72 29 72
|
||||||||||













